« Les réformes nécessaires sont celles qui libèrent les énergies. » © J.L. Goudet/Futura-Sciences

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Exclusif : Axel Kahn commente la réforme des universités

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En plein débat sur la réforme des universités, Axel Kahn, parrain de Futura-Sciences et président de l'université Descartes, répond aux questions posées par un de nos collaborateurs, lui-même chercheur. Sans polémique, Axel Kahn explique la nécessité d'une réforme, le bien-fondé de l'autonomie des universités mais aussi l'importance de conserver des structures de recherche fortes.

Les chercheurs et les enseignants sont mécontents et inquiets. Ils le font savoir jusque dans la rue. La réforme des universités, actuellement en cours, soulève des polémiques et des discussions passionnées. La nouvelle loi, entrée en vigueur en août 2007, donne aux universités une autonomie plus grande et, notamment, instaure la nomination d'un président pour chaque établissement, aux pouvoirs plus étendus.

La réforme modifie aussi le statut d'enseignant-chercheur, tendant à moduler le temps consacré à l'enseignement. Aujourd'hui, ces femmes et ces hommes travaillent à mi-temps pour la recherche. La réforme permettra de déterminer un nombre d'heures différent pour chacun. Plus précisément, un comité sera chargé d'évaluer les compétences scientifiques de l'enseignant-chercheur et pourra décharger un chercheur efficace et productif d'une partie de son temps d'enseignement, qui devra donc être transféré à un autre.

L'un de ces nouveaux présidents d'université est Axel Kahn. Directeur de recherche à l'Inserm, ancien directeur de l'Institut Cochin, il préside depuis le 20 décembre 2007 l'université Paris Descartes. En tant que tel, il adhère bien sûr au principe d'autonomie des universités et au statut de président, qu'il assume donc depuis plus d'un an. Juste au moment de sa nomination, Axel Kahn livrait déjà à Futura-Sciences ses réflexions sur le rôle d'un président d'université et les projets qu'il entendait mener à bien dans ce rôle.

Ce grand généticien s'est toujours inquiété des moyens engagés dans l'activité de recherche en France. Après une récente polémique qui a fait dire qu'il soutenait complètement la réforme et l'action par le Ministère de l'enseignement et de la recherche (ce qu'il a récusé), il s'exprime ici sur le fond du débat et répond aux questions de Futura-Sciences - son filleul -, posées par un homme de science, Olivier Namy, microbiologiste à l'université Paris 11, chargé de recherche au CNRS et par ailleurs collaborateur de Futura-Sciences.

Axel Kahn à l'ENS de Lyon, le 11 décembre 2007. © J.L. Goudet/Futura-Sciences

« L'autonomie doit privilégier la dimension de la collégialité »

Futura-sciences : Toute la communauté scientifique s'accorde à dire que des réformes sont nécessaires. En revanche, peu de personnes trouvent que les solutions proposées par le gouvernement répondent aux besoins réels. Pour vous, quelles sont les réformes prioritaires ?

Axel Kahn : Je suis favorable à l'autonomie des universités. Il m'apparaît qu'entre deux modèles, celui d'un établissement ne faisant que respecter des règles et procédures centralisées, déterminées par les Ministères ou des Commissions Nationales, et celui d'une université capable d'élaborer collégialement un projet et dotée des moyens et de l'autonomie nécessaires pour les mettre en œuvre, il n'y a guère à hésiter.

Je ne sais qui peut s'enthousiasmer pour le premier modèle alors que le second vaut la peine qu'on s'y engage. Cela étant dit, cette autonomie doit privilégier la dimension de la collégialité et récuser, bien entendu, toute forme de caporalisme. Les réformes nécessaires sont celles qui libèrent les énergies.

FS : Que pensez-vous de la création de chaires d'excellence à l'université ? Cela ne va-t-il pas créer deux catégories de maîtres de conférence, les « mauvais » qui auront beaucoup d'enseignement et les « bons » (ceux qui auront les chaires) qui, eux, en seront quasiment déchargés ?

Axel Kahn : Il existe depuis très longtemps un dispositif accepté de tous que l'on dénomme les Chaires de l'Institut Universitaire de France. Il y en a pour les « seniors » (professeurs) et pour les « juniors » (jeunes maîtres de conférence). Le dispositif des chaires Universités/organismes remplace en fait les chaires IUF juniors dont il reprend l'essentiel des caractéristiques et des avantages. Ce système est à dire vrai avantageux pour les universités et, cela mérite d'être dit, constitue des postes de recherche statutaires en une période où l'on proteste à juste titre contre la multiplication des positions précaires dans la recherche.

FS : Pensez-vous qu'actuellement les chercheurs sont correctement évalués ? Cette évaluation repose essentiellement sur la bibliométrie, est-ce réellement satisfaisant ?

Axel Kahn : Ce serait une erreur de ne faire reposer l'évaluation des chercheurs que sur des paramètres bibliométriques. Ce serait cependant une erreur en sens inverse de ne pas rappeler que la mission d'un chercheur est de diffuser à la communauté les connaissances qui l'enrichissent, ce qui passe essentiellement par le biais des publications.

FS : Pensez-vous que le statut de fonctionnaire nuise à la qualité de la recherche ?

Axel Kahn : Le statut de fonctionnaire utilisé correctement, c'est-à-dire avec toutes les possibilités qu'il offre, n'est nullement incompatible avec la qualité de la recherche. Ce qui est plus problématique, c'est l'immuabilité des fonctions durant toute une carrière.

FS : Pensez-vous que la France ait une position médiocre dans la recherche mondiale ?

Axel Kahn : La France occupe la cinquième ou la sixième place quant à la production scientifique mondiale, ce qu'on ne peut qualifier de médiocre. Pourtant, il est vrai que notre pays a été légèrement distancé par d'autres nations. Il en existe sans doute des causes organisationnelles et financières : un examen précis des faits confirme que l'aide à la recherche (gros équipements, financements, techniciens) est inférieure en France à ce qu'elle est aux Etats-Unis, en Suède, en Allemagne, en Suisse, etc. Cette observation ne dispense pas d'introduire les réformes évoquées plus haut, celles qui attirent les meilleurs talents et libèrent la créativité.

FS : Comment améliorer les partenariats entre le public et le privé ?

Axel Kahn : Les insuffisances du partenariat entre le public et le privé en France, partenariat qui s'est d'ailleurs beaucoup amélioré ces dix dernières années, ont au moins trois responsables. Le tissu industriel, plus prompt à recruter des ingénieurs de grandes écoles que des docteurs des universités rompus intellectuellement aux disciplines de la recherche. Les autorités, qui n'arrivent pas en Europe à bien comprendre le continuum existant entre recherche non finalisée, recherche finalisée et développement. Les chercheurs, qui restent encore parfois frileux à s'engager dans un partenariat avec le privé.

FS : Dans les classements publiés par l'OCDE en 2007, le CNRS se trouve dans le peloton de tête de la recherche mondiale. Dans ces conditions, comment justifier sa restructuration complète (voire son démantèlement) ?

Axel Kahn : En France, l'Inserm et le CNRS sont en effet dans le peloton de tête mondial quant à la production scientifique. Il importe sans doute d'accroître leur coopération avec le tissu universitaire, le vrai lieu d'une recherche pluridisciplinaire. Cependant, une telle amélioration des coopérations passe par une précision des missions respectives des universités et des organismes de recherche, et non pas par l'affaiblissement et le démantèlement de ces derniers.

FS : Les étudiants se détournent de plus en plus du doctorat, qui correspond à de longues études (BAC + 8 ou 9) avec des perspectives d'avenir sombres (peu de postes) et des salaires d'embauche faibles. La solution envisagée est de créer des CDD à 5 ans, mais n'est-ce pas une vue à court terme ? D'autant que, contrairement aux Etats-Unis, notre société ne semble pas prête pour ce genre de postes (impossibilité d'emprunter dans une banque quand on est en CDD par exemple).

Axel Kahn : En effet, la précarisation prolongée des carrières de recherche dans le système français est rien moins qu'attractif. La situation ne peut pas être comparée avec les pays de très grande mobilité sociale où le risque de chômage au terme d'un CDD est, en dehors de la crise que nous connaissons, pratiquement nul. C'est la raison pour laquelle, je continue de privilégier des engagements à long terme garantissant l'emploi, mais évidemment pouvant faire varier la mission et la fonction.

FS : Le gouvernement souhaite mettre en place un contrat doctoral, dans lequel les doctorants auront éventuellement des charges d'enseignement ou descharges administratives à l'université, et ceci sans contrepartie financière (contrairement au système actuel de monitorat) et surtout à la discrétion du président de l'université. Qu'en pensez-vous ? Les doctorants n'ont-ils déjà pas suffisamment de charges sur leurs épaules ?

Axel Kahn : Le décret sur les emplois de doctorants contractuels des universités prévoit deux niveaux de rémunération selon que le doctorant participe ou non à l'enseignement. Sous réserve d'une analyse plus approfondie, il me semble qu'il s'agit d'une transposition du système actuel des doctorants et des moniteurs.

FS : Les présidents d'université vont devenir « tout-puissants ». Ils pourront favoriser telle ou telle discipline, délaisser telle autre ou encore favoriser l'évolution de la carrière de certaines personnes en dehors de toute évaluation indépendante. L'université étant un petit microcosme, un tel système n'est-il pas la porte ouverte au copinage et aux arbitrages partiels ?

Axel Kahn : La vision du président tout-puissant despote de son université revient comme un leitmotiv à dire vrai bien singulier. Les directeurs des Grandes Ecoles et de la plupart des Grands Etablissements sont nommés, souvent pour de longues périodes. Les présidents d'universités sont élus pour quatre ans par un Conseil d'Administration, lui-même élu par tous les corps de personnels et les étudiants de l'Université. Les pouvoirs du président sont en réalité extrêmement limités, ceux du Conseil d'Administration étant en revanche étendus. Le seul pouvoir discrétionnaire du président est le droit de veto à un recrutement, qui doit être dûment motivé et qui est une manœuvre « one shot ». Comment imagine-t-on qu'un président puisse exercer ses responsabilités en contrecarrant de manière réitérée son Conseil d'Administration ? Quant à l'idée d'un président décidant du service détaillé de ses milliers d'employés, elle est absurde. La conduite d'une université ne peut qu'être collégiale, le président coordonnant et impulsant, se portant garant d'un projet.