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Aurelius Polion, soldat romain qui souffrait du mal du pays, témoigne...

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Dans une lettre écrite à sa famille égyptienne il y a 1.800 ans, un légionnaire de l'armée romaine nommé Aurelius Polion se plaint à ses proches de ne pas recevoir de courrier en échange de ses nombreuses lettres. Les préoccupations des soldats de l'époque ressemblaient beaucoup à celles de nos armées modernes...

Une lettre écrite il y a 1.800 ans par un légionnaire romain révèle qu’à l’époque déjà, la séparation d’avec sa famille était une épreuve difficile pour les soldats. © Rennett Stowe, Flickr, cc by 2.0

Au début du IIIe siècle de notre ère, l'Empire romain dominait le monde méditerranéen, grâce notamment à la puissance de ses armées, réputées bien organisées. Bien qu'entre deux conflits avec les barbares (terme qui à l'époque désignait tout ce qui n'était pas romain), la paix pouvait régner, les légions restaient mobilisées un peu partout sur le vaste territoire. De nombreux hommes vadrouillaient dans des contrées situées à des centaines, voire des milliers de kilomètres de leur terre natale. Un déracinement qui, aujourd'hui, est parfois difficile à supporter pour les militaires modernes. Et qui l'était déjà durant l'Antiquité.

La preuve avec cette lettre qui vient d'être intégralement déchiffrée par un étudiant de l'université Rice (États-Unis), écrite il y a environ 1.800 ans par un légionnaire lettré, nommé Aurelius Polion. Rédigée en grec, elle était adressée à sa famille restée en Égypte et évoque la douleur de l'absence de courrier de ses proches malgré les six missives qu'il avait déjà fait envoyer.

Aurelius Polion, un égyptien dans les rangs de l’armée romaine

Ce document sur papyrus n'a pas été découvert récemment. Il s'agit d'un des nombreux trésors ramenés par les archéologues britanniques Bernard Grenfell et Arthur Surridge Hunt lors de leurs expéditions en Égypte, à la fin du XIXe siècle. Cette archive a été trouvée en 1899 dans l'ancienne cité de Tebtunis, au milieu d'autres textes mieux conservés. Très dégradé, il n'avait jamais fait l'objet d'une traduction précise.

Jusqu'à ce que Grant Adamson, étudiant à l'université Rice se penche dessus lors d'un séminaire d'été organisé en 2011 par une autre université des États-Unis, celle de Brigham Young. Depuis, bien que l'auteur ait eu semble-t-il quelques difficultés à s'exprimer en grec et malgré les trous dans le papyrus, Grant Adamson propose dans le Bulletin of the American Society of Papyrologists une traduction complète.

Le papyrus est bien abîmé, mais une grande partie a pu être déchiffrée. On connaît donc les tourments qui frappaient Aurelius Polion à l’époque, s’inquiétant et s’énervant de ne pas avoir de nouvelles de ses proches. Oubli de leur part ? Censure ? On ignore les raisons de ce silence. © Université de Californie, Berkley's Bancroft Library

Qu'apprend-on ? Le légionnaire lettré (chose rare à l'époque) s'appelle Aurelius Polion, et destine ce courrier à sa sœur Ploutou, son frère Heron et sa mère Seinouphis, vendeuse de pain, tous trois restés en Égypte, d'où il est originaire. Ce soldat devait donc parler au moins trois langues : l'égyptien, le grec et probablement le latin, pour communiquer avec ses frères d'armes. Cette première ayant sûrement été bannie, l'étudiant suppose qu'il n'avait d'autres recours que de s'exprimer en grec. Au moment de l'envoi, il devait se trouver près de la ville d'Aquincum, actuelle Budapest, située à l'époque à l'extrême nord de la province de Pannonie inférieure. Mais les spécialistes pensent que son unité était mobile et qu'il a pu marcher jusqu'à Byzance, devenue plus tard Constantinople et appelée Istanbul depuis 1453 et les assauts réussis des troupes ottomanes de Mehmed II.

Le mal du pays et de sa famille, une notion antique

Son discours est surprenant de modernité, car on y lit le désespoir d'un homme déçu et énervé de ne pas recevoir de nouvelles de sa famille chérie, tandis que lui ne ménage pas ses lettres. « Je prie pour que vous soyez en bonne santé, nuit et jour, et je fais la révérence à tous les dieux en votre nom. Je n'arrête pas de vous écrire, mais vous ne pensez pas à moi. Je fais ma part en vous écrivant et ne cesse de vous porter dans mon esprit et dans mon cœur. Mais vous ne m'écrivez jamais pour me parler de votre santé, et de comment vous aller. Je suis inquiet à votre sujet car bien que vous receviez régulièrement mes lettres, vous ne me répondez jamais en retour » se plaint-il dans un discours approximatif.

Et plus loin, de poursuivre ses lamentations : « Je vous ai écrit 6 lettres. Au moment où vous penserez à moi, je pense obtenir une permission du (commandant) consulaire, et j'espère venir vous voir pour que vous sachiez que je suis votre frère. Car je ne vous demandais (?) rien pour l'armée, mais je vous en veux parce que je vous écris, et aucun de vous (?) ... n'a de considération. Regardez votre (?) voisin..., je suis votre frère. » Les points d'interrogations correspondent à des doutes du traducteur sur l'exactitude des propos retranscrits, quand les points de suspensions marquent les trous dans le papyrus.

Une lettre vieille de 1.800 ans… et moderne pourtant

S'il est facile de dater une lettre lorsqu'elle mentionne un événement historique que l'on connaît, aucune indication explicite ne permet d'estimer l'époque précise de l'envoi de ce courrier. Alors, l'étudiant américain a cherché les quelques indices qui pouvaient lui permettre de dater le papyrus.

Les spécialistes recourent notamment à la typographie manuscrite. Mais d'autres éléments ont été utiles au jeune chercheur. Le prénom déjà. N'ayant rien d'Égyptien, il aurait pu être acquis lors d'un octroi généralisé de la citoyenneté romaine à tous les hommes libres tel que cela s'est produit en 212. D'autre part, la Pannonie inférieure n'a été dirigée par un consul qu'à partir de l'année 214. Or la lettre fait expressément référence au magistrat de la région. La lettre aurait donc été rédigée à cette même période, il y a donc environ 1.800 ans.

Un tel récit souligne que les préoccupations humaines restent universelles dans le temps. Les courriers des soldats d'aujourd'hui montrent bien que la séparation d'avec leur famille demeure une épreuve difficile à surmonter et qu'ils pensent à leurs proches très souvent. Bien qu'on n'en ait pas de traces dans ce papyrus antique, on peut légitimement supposer que les légionnaires de l'époque revenaient de leurs campagnes militaires avec des troubles similaires à ceux rencontrés aujourd'hui, comme le fameux PTSD, ou syndrome du stress post-traumatique, qui apparaît chez certaines personnes confrontées directement à la mort. Et à l'époque, les batailles au corps-à-corps ne manquaient pas de violence.