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On a ouvert la tombe de Tycho Brahe, un des Bâtisseurs du Ciel

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L'un des fondateurs de l'astronomie moderne, le danois Tycho Brahe, est mort dans des conditions mystérieuses. Ayant peut-être inspiré à Shakespeare l'histoire d'Hamlet, il aurait aussi pu être assassiné par Kepler. Pour tenter d'y voir plus clair, son corps a été exhumé temporairement du 15 au 19 novembre 2010 à Prague.

Le squelette de Tycho Brahe, examiné le 18 novembre 2010. © Jacob C. Ravn, Aarhus University

Tycho Brahe n'avait que 17 ans quand il a assisté à une conjonction entre Jupiter et Saturne en 1563. L'adolescent se passionne pour l'astronomie depuis qu'il a assisté à une éclipse de Soleil. Il est alors frappé par le décalage de quelques jours qui existait entre les prédictions des éphémérides, déduites du système de Ptolémée, et ce qu'il observe. Dès lors, il n'aura de cesse de dresser des tables plus précises, basées sur de meilleures observations, afin d'éliminer de tels désaccords entre la théorie et les mesures. Issu d'une famille de la haute noblesse danoise, bien en vue à la cour du roi du Danemark, le jeune homme n'aura aucun souci financier pour se consacrer à ses deux passions, l'astronomie et l'alchimie.

Étoile montante de l'astronomie en Europe, incroyablement chanceux étant donné la rareté du phénomène, il observe une supernova en 1572. L'événement fut une réfutation du système d'Aristote qui conçoit le monde au-delà de la Lune, et en particulier les étoiles fixes, comme éternel et incorruptible. La supernova SN 1572 est aujourd'hui appelée la « Nova de Tycho » et on sait qu'il s'agissait d'une SN I. Brahe est aussi le premier à comprendre et à démonter que les comètes, comme Hartley 2, sont des corps célestes se déplaçant entre les planètes et sur des orbites non circulaires. Là aussi, c'est un pavé dans le système d'Aristote.

Le père de l'astronomie d'observations moderne

Quelques années plus tard, avec le soutien du roi Frédéric II de Danemark, il fonde un observatoire astronomique construit dans le courant de l'année 1576 sur la petite île de Ven, près de Copenhague. Uraniborg (« palais d'Uranie » ou « palais des Cieux », Uranie étant la muse de l'Astronomie) devint le plus important observatoire d'Europe.

Protégé par le roi, il connaît bien la reine Sophie de Mecklembourg, ce qui va peut-être le desservir autant que le favoriser. En effet, à la mort du roi, il semblerait que Tycho Brahe soit devenu de facto le vice-roi du Danemark jusqu'à l'arrivée au pouvoir du dauphin Christian IV. Or, La proximité entre Tycho Brahe et la reine est telle qu'il se pourrait bien que le jeune prince du Danemark soit le propre fils de Brahe !

L'astronome tomba alors en défaveur et finit par accepter l'offre de l'empereur Rodolphe II de Habsbourg (empereur du Saint Empire, roi de Bohême et roi de Hongrie). Il s'installa dans le château de Beneteck près de Prague où il travailla en tant que mathématicien impérial de la cour à partir de 1599. C'est là qu'il fait la connaissance du talentueux mathématicien et théoricien de l'astronomie nouvelle, Johannes Kepler, qui devient son assistant.

Brahe décédera en 1601, peut-être des suites de complications après l'apparition d'un calcul. On pense également à une septicémie. Selon la légende, elle aurait été provoquée par le fait qu'il se serait retenu trop longtemps d'uriner pendant un trajet de plusieurs heures en carrosse avec l'empereur Rodolphe II ou au cours d'un long repas. Mais en 1901, à l'occasion du troisième centenaire de sa mort, sa tombe à Prague est ouverte et des poils de sa barbe sont prélevés. Après la chute du mur de Berlin, la jeune République tchèque en offre quelques-uns au gouvernement danois. Et l'analyse qui en est faite relance la question...

Un curieux empoisonnement au mercure

À la surprise des chercheurs, des taux de mercure anormalement élevés sont trouvés dans ces poils. Mais après tout, ce passionné d'alchimie qu'était Brahe aurait pu absorber volontairement des potions à base de mercure ou simplement s'être lentement intoxiqué au cours de sa vie par des travaux en laboratoire. La découverte prend une tout autre importance lorsque des analyses ultérieures révèlent des concentrations mortelles de mercure ne pouvant provenir que d'une absorption importante, juste avant le décès.

Un portrait de Tycho Brahe (1546-1601). © Domaine public, Wikipedia

Qui aurait eu intérêt à assassiner Brahe ?

Mais Kepler bien sûr ! Répondront certains comme Joshua Gilder et Anne-Lee Gilder. Les deux hommes, dont la rencontre orageuse a fait l'objet d'un roman historique écrit par Jean-Pierre Luminet dans sa série, Les Bâtisseurs du Ciel, ne s'entendaient pas très bien. Sur le plan scientifique, Kepler croyait fermement au système héliocentrique de Copernic alors que Brahe avait son propre système, curieux mélange de géocentrisme et d'héliocentrisme.

Malgré le fait que Tycho ait assigné à Kepler la tâche de calculer l'orbite de la planète Mars à partir des données enregistrées pendant des années dans son Uraniborg, il rechignait à ouvrir pour son assistant un plein accès à ses données. N'en pouvant plus, Kepler pourrait avoir eu la tentation de tuer Brahe. C'est d'ailleurs en devenant mathématicien impérial à la mort de Tycho, et à partir de ses données, qu'il établira ses trois fameuses lois du mouvement des planètes.

Un lien avec Hamlet ?

Pour le médiéviste Peter Andersen, directeur du département d'études allemandes de l'université de Strasbourg, qui a travaillé six ans durant à élucider les causes et motifs de la mort de l'astronome danois Tycho Brahe, il faut envisager une tout autre hypothèse. D'après ses travaux, en partie basés sur les écrits d'un neveu de Tycho, Erik Brahe, l'astronome aurait été empoisonné sur ordre du roi du Danemark Christian IV. Ne supportant plus la rumeur faisant de Tycho son vrai père et manipulé par son conseiller Jon Jakobsen, le roi aurait donc décidé de faire disparaître cette menace pour sa légitimité.

Retors, Jakobsen, qui aurait été en communication avec Shakespeare, aurait inspiré à celui-ci le drame d'Hamlet. Le célèbre « To be or not to be » du prince danois ne serait qu'une allusion cryptée (to be pour TB) à l'ascendance réelle ou possible de Christian IV. Il faudrait donc lire « Tycho Brahe or not Tycho Brahe ».

La médecine légale moderne entre en scène

Les méthodes d'analyses modernes pourraient peut-être faire la lumière sur la mort de Brahe, ce qui exige une nouvelle exhumation de ses restes, enterrés dans l'église de Týn, à Prague. C'est ce qui a été fait dans le cadre d'un projet mené par l'université danoise d'Aarhus.

L'exhumation a été réalisée le 15 novembre 2010 en commençant par l'extraction du cercueil en étain. Pendant quatre jours, différents chercheurs ont pu utiliser des techniques aussi variées que la tomodensitométrie (TDM), la sonde PIXE et bien sûr faire des prélèvements destinés à des tests ADN. Plusieurs photos de l’exhumation peuvent être trouvées sur le site de l'université d'Aarhus.

L'ensemble des tests et des mesures pratiqués n'avait pas pour seul but de résoudre l'énigme de la mort de Tycho Brahe. Ces analyses doivent aussi apporter des éléments instructifs sur le plan médical. En outre, les restes de sa dépouille funéraire devraient donner des informations sur les habits et les textiles portés par les nobles à la fin de la Renaissance. Le bilan de ces études devrait être publié en 2011.

Pour savoir s'il est possible que le roi Christian IV soit bel et bien le fils de Tycho Brahe, il faudrait obtenir le droit de faire des comparaisons avec l'ADN de l'actuelle famille royale du Danemark. Mais cela semble peu probable...