Hypathie d’Alexandrie, interprétée par Rachel Weicz, et son père Théon, incarné par Michael Lonsdale, dans le film Agora. © Focus Features International, Mars Distribution

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Fête de la science 2017 : Hypathie d'Alexandrie, lumineuse philosophe astronome

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Qui était Hypathie d'Alexandrie, dont la fin fut épouvantable ? Une femme érudite et charismatique qui marqua son époque, il y a 1.600 ans. À la fois philosophe, mathématicienne et astronome, elle fut l'un des plus grands esprits de son temps et la seule femme intellectuelle de l'antiquité dont la mémoire est restée. Une femme vertueuse qui fascinait et continue encore aujourd'hui de fasciner. Elle méritait un hommage en cette Fête de la science 2017.

Peut-être avez-vous déjà entendu parler d'Hypathie d'Alexandrie ? Elle est quasiment la seule femme intellectuelle ayant vécu dans l'antiquité dont il subsiste une trace. Encore celle-ci est-elle réduite et parcellaire, et parfois, comme celles rédigées des années ou des siècles après sa disparition, empreinte d'informations contradictoires.

Au-delà de ses travaux et enseignements, et aussi de son rôle joué dans la haute société alexandrine, c'est sans doute sa mort violente qui l'a fait accéder à la postérité. Une mort atroce, parfois récupérée bien des siècles plus tard, comme par Voltaire, anticlérical par excellence. « Y a-t-il rien de plus horrible et de plus lâche que l'action des prêtres de l'évêque Cyrille, que les chrétiens appellent saint Cyrille ? » avait-il écrit, indigné, à ce sujet.

Mathématicien, astronome, philosophe de père en fille

Hypathie serait née autour de l'an 360 (ou 355 ?) après J. C. Elle est la fille de Théon d'Alexandrie, un haut dignitaire de la cité prospère de la Haute Égypte. Grand érudit, à la fois philosophe, mathématicien et astronome, Théon était aussi le dernier membre attesté du prestigieux Musée d'Alexandrie (rappelons que Mouseion en grec veut dire « le siège des muses »), lequel avait été édifié près du Palais royal par Ptolemée I Soter.

Tout au long de sa vie, il a veillé à rassembler et préserver le savoir grec à la fameuse Grande bibliothèque d'Alexandrie. Théon est aussi connu pour avoir rédigé avec sa fille des commentaires critiques des Éléments d'Euclide, ainsi que de l'Almageste et certaines tables de Claude Ptolémée, célèbre astronome des Ier-IIe siècles et précurseur de la géographie.

Dans la grande fresque L’école d’Athènes peinte par Raphaël, il se murmure que le peintre aurait figuré Hypathie d’Alexandrie (au centre de la moitié gauche), seule femme de l’assemblée. Ce qui n’aurait pas été du goût du commanditaire, le pape Jules II. Il se pourrait que Raphaël ait dit qu’il s’agissait en réalité de Francesco Maria della Rovere, le neveu du souverain pontife. Il est fort possible que ce soit Hypathie, et ce serait alors sa première réapparition après des siècles d’oubli (ou presque). © Musée du Vatican

Sa fille Hypathie en reprendra le flambeau. Formée aux mathématiques, elle passera dans sa jeunesse par Athènes, vraisemblablement pour y étudier la philosophie. Marquée par le néoplatonicisme, la très belle Hypathie est réputée pour sa grande vertu et aussi pour être restée vierge et indépendante toute sa vie en dépit des prétendants.

Savante, éprise comme son père d'astronomie et de mathématiques ainsi que de sciences naturelles, elle est connue pour son grand sens pédagogique, prodiguant des enseignements publics et privés où de nombreux représentants de la haute société alexandrine accouraient, chrétiens, juifs et païens. Elle aurait rédigé des commentaires de plusieurs travaux de mathématiciens, parmi lesquels les Arithmétiques de Diophante et les Coniques d'Apollonios de Pergè. Mais leurs traces ont été perdues, probablement dans l'incendie de la Grande bibliothèque. Hypathie aurait aussi contribué à une édition des Canons astronomiques de Ptolémée et réalisé divers manuels et maquettes.

La fin tragique d’Hypathie d’Alexandrie

Sa vie dans son ensemble reste cependant mal connue et c'est notamment sous la plume de Synésios, un de ses anciens élèves, devenu évêque de Ptolémaïs, et avec qui elle entretenait une longue correspondance, que l'on apprend le mieux à la connaître (ils ont échangé sur la réalisation d'astrolabe, d'hydromètre, etc.). « C'est pour vous seule que je négligerais ma patrie ; et si jamais je puis la quitter, ce ne sera que pour aller auprès de vous », lui avait-il écrit. Pour sa grande sagesse, on se bouscule chez elle pour entendre ses conseils. C'est le cas, parmi les plus célèbres, du préfet Oreste, un autre de ses anciens élèves devenu représentant de l'Empire dans la ville fondée par Alexandre le Grand.

Le ciel s'assombrit à Alexandrie après 412. Il y eut déjà un premier coup de tonnerre quelques années plus tôt avec le sac du Sérapéum, temple dédié à la divinité gréco-égyptienne Serapis, initié par l'évêque Théophile. La situation politique est devenue très instable après sa mort et l'arrivée de son successeur et neveu Cyrille. Plus radical, celui-ci veut en découdre avec Oreste, représentant du pouvoir et allié des Juifs.

Les relations qu'entretiennent le préfet et d'autres personnes influentes à Alexandrie avec la sage Hypathie ne sont pas sans déplaire à l'évêque. Hypathie semble être devenue un obstacle à son hégémonie. Cyrille était probablement inquiet que la médiation voulue par l'empereur Theodose II ne tourne pas à son avantage... Elle sera assassinée, pour ne pas dire massacrée, alors qu'elle rentrait chez elle. Est-ce à la demande du patriarche ou sous sur un coup de fièvre de groupes d'intégristes zélés... ? Les historiens continuent de chercher des réponses.

L’assassinat d’Hypathie d’Alexandrie. © Mary Evans Picture Library

Vers 440, Socrate le Scholastique, raconte dans son Histoire ecclésiastique« Il y avait dans Alexandrie une femme nommée Hypatie, fille du Philosophe Théon, qui avait fait un si grand progrès dans les sciences qu'elle surpassait tous les Philosophes de son temps, et enseignait dans l'école de Platon et de Plotin, un nombre presque infini de personnes, qui accouraient en foule pour l'écouter. La réputation que sa capacité lui avait acquise lui donnait la liberté de paraître souvent devant les Juges, ce qu'elle faisait toujours, sans perdre la pudeur, ni la modestie, qui lui attiraient le respect de tout le monde. Sa vertu, tout élevée qu'elle était, ne se trouva pas au-dessus de l'envie. Mais parce qu'elle avait amitié particulière avec Oreste, elle fut accusée d'empêcher qu'il ne se réconciliât avec Cyrille. Quelques personnes transportées d'un zèle trop ardent, qui avaient pour chef un Lecteur nommé Pierre, l'attendirent un jour dans les rues, et l'ayant tirée de sa chaise, la menèrent à l'église nommée kaisareion [ancien lieu de culte devenu église, NDLR], la dépouillèrent, et la tuèrent à coups de pots cassés. Après cela ils hachèrent son corps en pièces, et les brûlèrent dans un lieu appelé Cinaron. Une exécution aussi inhumaine que celle-là couvrit d'infamie non seulement Cyrille, mais toute l'Église d'Alexandrie, étant certain qu'il n'y a rien si éloigné de l'esprit du Christianisme que le meurtre et les combats. Cela arriva au mois de mars durant le carême, en la quatrième année du Pontificat de Cyrille, sous le dixième Consulat d'Honorius, et le sixième de Théodose. »

Un bel hommage lui a été composé par Charles Marie Lecomte de Lisle (Poèmes antiques) quatorze siècles après la mort de cette grande figure de l'Antiquité tardive : « Elle seule survit, immuable, éternelle/La mort peut disperser les univers tremblants/Mais la beauté flamboie et tout renaît en elle/Et les mondes encore roulent sous ses pieds blancs ! »