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Apophis le destructeur : un astéroïde menace la Terre

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Jean Etienne, Futura

Vendredi 13 avril 2029. Massés en divers endroits propices d'Europe de l'ouest et d'Afrique du nord, des milliers d'astronomes, autant amateurs que professionnels observent un petit point de troisième magnitude qui parcourt rapidement (42 degrés par heure) le ciel étoilé. Apophis, un astéroïde récemment découvert, vient de croiser la Terre.

Une partie des instruments de l'observatoire privé Goodricke-Pigott, notamment utilisé dans la recherche de comètes.

L'alerte a été donnée pour la première fois durant les vacances de Noël 2004. Des équipes de scientifiques du Jet Propulsion Laboratory (JPL) et de l'université de Pise, spécialisées dans la prédiction des impacts d'astéroïdes, ont constaté en même temps qu'un de ces petits corps risquait, avec une chance sur 200, d'entrer en collision avec la Terre le 13 avril 2029. Un vendredi 13, ce qui ne s'invente pas !

2004 NM4, de son appellation officielle, avait été découvert en juin de la même année par Roy Tucker, de l'observatoire privé Goodricke-Pigott (Tucson, Arizona), en utilisant un nouveau dispositif de surveillance. Ensuite perdu de vue, l'objet avait été retrouvé le 18 décembre suivant, ce qui avait permis de déterminer sa trajectoire.

Apophis sur un cliché pris à l'Osservatorio Astronomico Sormano

Considérant le taux de probabilités de collision avec la Terre, deux priorités s'imposaient alors: affiner les connaissances de l'orbite, et estimer la masse de l'astéroïde. La traque commença donc aussitôt et les observatoires du monde entier s'attelèrent à la tâche.

La traque

Généralement, le taux de risque de collision diminue au fur et à mesure que les caractéristiques orbitales d'un objet sont mieux connues. Mais ici, l'inverse se produisit. La probabilité d'impact passa à 1 sur 170 le 23 décembre, et à 1 sur 60 le lendemain à la suite de nouvelles mesures. Elle augmenta encore à 1 sur 40 à Noël, puis à 1 sur 37 le 27 décembre. Paradoxalement, les journaux, qui n'hésitent pourtant pas à claironner l'imminence de la fin du monde chaque fois qu'un caillou de moindre importance croise notre planète à bien plus grande distance, ne soufflèrent mot: beaucoup de journalistes étaient à ce moment en vacances...

La probabilité grimpa encore à 1 chance sur 20 le 27 décembre, mais au même moment, 2004 NM4 fut repérée sur d'anciennes photos, prises le 15 mars depuis le télescope du projet Spacewatch en Arizona. Ces nouvelles données permirent de déterminer que l'astéroïde passerait en réalité à une distance équivalant à environ cinq fois le diamètre de la Terre. Et le mois suivant, des spectres infrarouge en révélaient qu'il s'agissait d'une chondrite. Son albédo alors connu permit enfin d'en évaluer le diamètre moyen à 320 mètres.

Sans doute pour conjurer le sort, 2004 NM4 fut officiellement baptisé Apophis, du nom du dieu égyptien Apep, le Destructeur. Et de nouvelles données radar permirent encore d'affiner sa trajectoire, révélant qu'il croiserait notre planète à 29970 km, pénétrant ainsi à l'intérieur de l'orbite des satellites géostationnaires.

Caprices orbitaux

Mais pour rassurantes qu'elles soient, ces précisions ne font que reporter le risque de collision. Car ce passage à une aussi faible distance aura aussi pour effet d'infléchir la trajectoire d'Apophis d'une vingtaine de degrés, provoquant une modification de son orbite qui pourrait très bien l'amener à rejouer du rase-mottes le 13 avril 2036. Le risque de collision est soumis à l'ampleur de la modification de trajectoire que subira Apophis le 13 avril 2029, qui dépend elle-même de sa distance précise à la Terre à son point le plus rapproché. En fait, la marge d'erreur est représentée par un couloir virtuel de 610 mètres de large, un véritable chas d'aiguille à l'échelle planétaire, que devra traverser l'astéroïde si son destin lui commande de venir percuter notre planète sept années plus tard.

Trajectoire prévue d'Apophis le 13 avril 2029. Crédit NASA

L'orbite d'Apophis est-elle prédictible avec une telle précision ? La réponse est oui, mais pas tout de suite... En effet, l'astéroïde sera très difficile à repérer entre 2007 et 2011, en raison de sa proximité avec le Soleil. Les astronomes estiment cependant le risque à 1 sur 48000, ce qui rassure tout de même...

Si le risque subsiste après cette date, la NASA envisage d'envoyer une sonde automatique en 2013, chargée de déposer un transpondeur radio à la surface de l'astéroïde, qui permettra une localisation beaucoup plus précise qu'au moyen des observations optiques et radar depuis la Terre.

Si le risque persiste…

Si le danger de collision avec la Terre persiste, diverses solutions seront alors envisagées. L'utilisation de charges explosives pour désintégrer l'astéroïde fait actuellement l'unanimité... des producteurs de cinéma, qui oublient tous en chœur que la multiplication des fragments en augmenterait encore considérablement le risque.

L'idée salvatrice viendra peut-être d'une étude d'Edward Lu et Stanley Love, deux astronautes de la NASA, qui proposent de positionner et maintenir un vaisseau spatial de la taille d'une simple cabine Apollo à proximité immédiate d'Apophis au moyen de moteurs ioniques fonctionnant à l'énergie solaire. Selon leurs calculs, la seule force d'attraction entre les deux objets suffirait à dévier l'astéroïde des quelques centaines de mètres nécessaires afin qu'il manque le couloir de 620 mètres de diamètre qui l'amènerait, en 2029, à percuter la Terre sept années plus tard.

Orbite d'Apophis, parcourue en 323 jours. Crédit NASA

D'autres solutions sont envisagées, notamment par une commission présidée par l'ancien astronaute d'Apollo 9 Rusty Schweickart. Miroirs gonflables afin de diriger le flux solaire vers l'astéroïde, échauffement de sa surface par rayons laser pour vaporiser ses roches et engendrer une poussée sont autant de possibilités, mais qui exigent une connaissance parfaite de la composition de l'astre et, surtout, une période de rotation très réduite voire nulle, alors que ce paramètre est sans importance avec la solution de Lu et Love.

En cas de collision…

Les effets de la collision d'un corps de 320 mètres de diamètre avec la Terre sont aisés à déterminer. L'énergie cinétique dégagée par cet objet de 20 millions de tonnes équivaudrait au minimum à 875 mégatonnes, soit 58.000 bombes d'Hiroshima.

Deux cas de figure peuvent se présenter : Apophis peut tomber sur la terre ferme, ou dans l'océan. Dans la première hypothèse, la déflagration pourrait anéantir un pays grand comme l'Espagne ou la France. Dans le second, le tsunami provoqué ne se montrerait pas moins ravageur et serait capable de provoquer autant de victimes, sinon plus, qu'un impact au sol. Heureusement, nous n'en sommes pas encore là...