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L'astronaute Jean-François Clervoy prêt pour un voyage vers Mars

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Les mesures de radiations réalisées par le rover Curiosity actuellement sur Mars montrent qu'elles sont - un peu - moins dangereuses que prévu. Elles augmentent tout de même la probabilité d'un cancer pour les membres d'une mission vers cette planète. Quels risques sont prêts à accepter les astronautes ? Futura-Sciences a demandé à l'un d'entre eux, le Français Jean-François Clervoy, de l'Esa. D'accord pour y aller, mais sous conditions...

Un des nombreux concepts de véhicule spatial (ici l'un de ceux de la Nasa) pour atteindre Mars. Pour protéger l'équipage des radiations durant le voyage, il sera possible de privilégier certains matériaux, voire d'installer les réserves d'eau (une bonne protection) autour du vaisseau. © Nasa

Entre les radiations et la probabilité d'une panne, quels sont les risques d'un voyage vers Mars pour un équipage humain ? Seront-ils acceptés pour des astronautes ? Ne transforment-ils pas en chimères les idées de quelques-uns d'envoyer des sortes de touristes fortunés, à l'instar de Dennis Tito, qui imagine quelques orbites autour de la planète, ou le projet de téléréalité Mars One, qui envisage un aller simple ? Et qu'en pensent les astronautes eux-mêmes ?

Futura-Sciences est allé consulter Jean-François Clervoy, astronaute de l'Esa (l'Agence spatiale européenne) et PDG de Novespace, la filiale du Cnes (Centre national d'études spatiales) qui organise les vols paraboliques de simulations d'apesanteur.

Jean-François Clervoy, astronaute de l'Esa, a volé trois fois jusque dans l'espace à bord des navettes Atlantis et Discovery, entre 1994 et 1997. Il a séjourné dans la station Mir et a participé à la réparation du télescope Hubble. Toujours désireux de faire partager son expérience, il a raconté ses vols dans Histoire(s) d'espace, éditions Jacob-Duvernet. © Nasa

Futura-Science : Les radiations reçues par les astronautes risquent-elles d’interdire les voyages humains dans l’espace ?

Jean-François Clervoy : Non. Cette question n'est pas un « no go » pour des voyages interplanétaires. Ce danger des radiations est gérable. Quand une tempête solaire est repérée, par exemple, le temps d'alerte est suffisant pour que les astronautes se mettent à l'abri dans un endroit mieux protégé. C'est prévu dans l'ISS, car la Station est plus exposée quand elle survole les hautes latitudes. Et c'est déjà arrivé.

Dans une étude récente, Nicolas Foray, de l'Inserm, se montrait plutôt optimiste. On sait qu'il serait possible de sélectionner des personnes prédisposées génétiquement à mieux résister, que l'âge est un facteur favorable et qu'il existe des traitements médicamenteux préventifs (par des statines et des biphosphonates).

Les nouveaux résultats de Curiosity semblent faire revoir à la baisse les risques dus aux radiations. Est-ce que cela change la donne pour un voyage vers Mars ?

Jean-François Clervoy : Pas fondamentalement. On sait qu'il faudra prendre des mesures adaptées. Il faut bien comprendre que la question des radiations reçues lors d'un voyage interplanétaire est un domaine complexe. On y trouve des particules et des rayonnements qui proviennent du Soleil et aussi de l'espace lointain. Leur spectre est très large. Il nous faut d'abord comprendre ce phénomène. Ce n'est pas un hasard si la Nasa s'est intéressée au Soleil et à ses émissions avant le programme Apollo.

Il faut aussi mieux comprendre les mécanismes d'autoréparation dont les cellules sont capables. L'ADN est constamment recousu et rapiécé, de nombreuses fois par seconde !

Sur son dos, le rover Curiosity, actuellement sur Mars, porte l'instrument Rad (Radiation Assessment Detector). Il a fonctionné durant tout le voyage depuis la Terre et poursuit ses mesures sur la surface martienne. Conclusion : avec la faible protection offerte par la capsule qui a transporté le rover, la dose de radiations (venues du Soleil et du cosmos) est plus faible que prévu. © SWRI, JPL, Nasa

Il n’y a pas que les radiations. Quels risques un astronaute comme vous peut-il accepter ?

Jean-François Clervoy : Quand j'ai volé, le risque d'un accident majeur était d'une chance sur 100. À une chance sur deux, je ne suis pas prêt. Entre une sur 100 et une sur 10, si le défi vaut la peine, pour la science ou pour le prestige d'une nation (c'est le cas en Chine actuellement par exemple), le risque me semble acceptable, mais à condition que ce risque soit mesuré et géré. C'est-à-dire sans faire d'impasse sur une source possible de risque qu'on déciderait volontairement de ne pas analyser, pour gagner du temps ou de l'argent.

La société vous semble-t-elle prête à entreprendre une telle expédition, ou bien au contraire à aller vers un abandon de cette entreprise ?

Jean-François Clervoy : Il est clair qu'actuellement, pour les voyages dans l’espace, nous sommes dans le creux de la vague. À l'époque de mes vols en navette spatiale, il y avait en Occident à peu près 50 personnes par an qui partaient dans l'espace. Aujourd'hui, on en est à six. Et il n'y aura probablement qu'un Français dans l'espace au cours de la décennie 2010. Mais je pense que tout est cyclique, et qu'il y aura d'autres époques plus favorables. L'Homme est curieux par nature, il a toujours envie d'aller « là où aucun Homme n'est jamais allé » [NDLR : de notoriété publique, Jean-François Clervoy est un fan de Star Trek].

Des initiatives privées apparaissent, comme l’idée de Robert Zubrin et Space X, le voyage en orbite de Dennis Tito ou encore l’incroyable projet Mars One d’un aller simple. Cela vous semble-t-il crédible ?

Jean-François Clervoy : Ces initiatives font rêver. C'est bien. Mais les dates annoncées sont loufoques. Les difficultés techniques sont énormes. Voyez déjà les difficultés du vol suborbital. Les premiers passagers devaient partir en 2008 et nous n'y sommes pas encore. Il y a eu des morts (au sol) parce que la réalisation d'un moteur-fusée fiable reste très difficile pour tout le monde. Il faut atteindre une vitesse élevée - Mach 3 -  en très peu de temps. Il faut donc beaucoup de poussée. Mais pour aller vers Mars, c'est Mach 30 qu'il faut atteindre !

Sur le fond, je suis défavorable à ces projets privés tant que le risque reste très élevé et que ce genre de mission n'a pas d'abord été défriché  par des professionnels. Ce serait malhonnête de laisser partir un équipage qui ne serait pas expert de son propre vaisseau et de la gestion des pannes, car leur chance de s'en sortir en cas d'anomalie serait très réduite. Et l'idée d'un aller simple ne me paraît pas saine. Les premiers à aller sur Mars seront des envoyés de l'humanité et il sera très important qu'ils reviennent pour témoigner de ce qu'ils auront vécu. Ce ne doit pas être des gens qui voudraient quitter définitivement notre société...

Dans l'étrange projet Mars One d'un aller simple vers la Planète rouge, le premier vaisseau, inhabité, déposerait de l'eau et des vivres destinés aux explorateurs. Ce premier atterrissage aurait lieu en 2016, indique le dossier de presse. Un calendrier loufoque pour Jean-François Clervoy, qui n'aime pas non plus l'idée que les explorateurs de Mars soient des risque-tout. © Mars One

Quand ira-t-on sur Mars ?

Jean-François Clervoy : Avant d'envoyer des Hommes sur Mars, je pense qu'il y aura d'abord une mission de retour d’échantillons. Et il est possible que dans un premier temps, des astronautes s'installent en orbite martienne, sans descendre sur la surface, pour télécommander des robots évoluant sur la surface. Des essais ont déjà été faits depuis l'ISS sur des robots terrestres.

Faut-il aller sur Mars ?

Jean-François Clervoy : Sans doute. La quête de connaissance est noble. Le jour où dans un pays on ne pensera plus qu'à augmenter toujours son confort ou à être en sécurité intégrale en permanence, alors ce pays déclinera... Par ailleurs, Il faut garder à l'esprit que le coût du programme de vol habité en France n'est que d'un euro par an et par habitant, ce qui n'est rien. Et que 90 % de cette somme part en salaires faisant vivre des hommes et des femmes qui élèvent le savoir-faire et les connaissances de la société.