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Ambition : un manifeste transhumaniste de l'Esa ?

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Jules Verne, Arthur C. Clarke et Ray Bradbury ont sensibilisé le grand public aux enjeux de la conquête de l'espace, en le faisant rêver. Pour certains jeunes lecteurs, le rêve est devenu passion, et ils ont choisi de participer à cette exploration en devenant ingénieurs ou scientifiques. En collaborant à la création du court métrage Ambition, l'Agence spatiale européenne (Esa) a sans doute repris la démarche de lanceur de vocation. On peut aussi y voir un petit peu plus que cela.

Quelque part sur une exoplanète née depuis peu, à la surface volcanique tout juste refroidie et encore dépourvue d'océan mais avec une atmosphère, une jeune posthumaine utilise de la poussière intelligente afin de matérialiser, atome après atome, ce qui pourrait être une œuvre d'art transhumaniste ou l'équivalent du monolithe noir de 2001 : l'Odyssée de l'espace. © Esa, Platige Image

Il y a plus d'un mois, la société polonaise Platige Image, spécialisée dans l'infographie, l'animation 3D et les effets spéciaux numériques, mettait en ligne sur YouTube la bande annonce d'un court-métrage. Réalisé en collaboration avec l'Esa pour promouvoir la mission Rosetta, ce film tourné en Islande sous la direction de Tomek Bagiński et intitulé Ambition, a été diffusé sur la toile le 24 octobre 2014.

Certains n'y verront qu'un film de science-fiction de plus, certes fascinant par la beauté des images et de la musique d'Atanas Valkov qui l'accompagne, mais porteur d'un faible contenu scientifique sérieux. Celui-ci se résumerait à faire connaître à un large public l'existence de la sonde européenne étudiant de près la comète Churyumov-Gerasimenko, à la recherche de réponses sur l'origine de l'eau des océans de notre planète et peut-être aussi de la vie elle-même.

« Une nouvelle ère a commencé. Nous contrôlons des mondes et nous les créons. Mais les règles demeurent les mêmes… Ne jamais abandonner, s’adapter, évoluer. » La bande-annonce du court métrage Ambition pose le cadre mythique de la mission Rosetta. © AmbitionTheFilm, YouTube

Le cosmisme russe et l'astronautique

On peut aussi y voir une autre dimension, un épitomé de la philosophie et des rêves qui irriguent la conquête de l'espace et l'exploration de l'univers tel que l'on peut les trouver chez l'un des pionniers de l'astronautique, d'origine polonaise, fortement influencé par le cosmisme russe, Constantin Tsiolkovski. Cette autre dimension est bien sûr présente dans le roman d'Arthur Clarke, 2001 : l'Odyssée de l'espace et ce n'est pas un hasard. On la retrouve aussi dans certains courants du transhumanisme, tels que le mouvement russe 2045 Initiative, faisant la part belle à la théorie de la singularité technologique de Ray Kurzweil et aux possibilités qu'offrirait la nanotechnologie selon Kim Eric Drexler (qui a exposé ses idées dans un livre paru en 1986, Engines of Creation).

L'Esa n'a jamais précisé si elle cautionnait ces rêves transhumanistes. Mais avec Ambition, il semble que l'Agence spatiale européenne rappelle qu'elle s'inscrit plus au moins explicitement dans une longue tradition philosophique en partie à l'origine de la science et de la technologie, depuis au moins les penseurs de l'Antiquité grecque, ce qui rend le court métrage d'autant plus poétique et hypnotique.

Le court métrage Ambition, sponsorisé par l'Esa, a eu un succès certain sur YouTube puisqu'il a été visualisé plus d'un million de fois au total sur deux chaînes différentes. Pour obtenir une traduction fidèle en français, cliquez sur le rectangle avec deux barres horizontales en bas à droite. © European Space Agency, YouTube

Nanotechnologie et poïésis

Ambition commence magnifiquement avec une scène que l'on pourrait croire tout droit sortie de l'univers de Jean Giraud, alias Moebius où des cristaux sont en lévitation sous l'action de personnages à l'aspect mystique. On songe à l'affirmation d'Arthur Clarke selon laquelle « toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie ». Le sens s'éclaircit au fur et à mesure que l'histoire avance et que l'on se souvient des mots accompagnant la bande annonce d'Ambition. Quelque part dans un futur lointain, l'évolution de l'Homme, et donc de l'univers lui-même, s'est poursuivie parmi les étoiles en donnant des posthumains.

Les tétraèdres bleus qui flottent dans l'air autour du personnage féminin joué par Aisling Franciosi sont visiblement des nanorobots sous son emprise, tout aussi puissants que les monolithes noirs de l'œuvre de Clarke. Incarnant les rêves de Kim Drexler, ils semblent en mesure d'assembler et de contrôler les atomes et les molécules sans autres limites que celle de l'imagination de leur manipulateur, en l'occurrence pour créer un bloc énigmatique.

Ces images sont fortes aussi bien parce qu'il est de tradition d'interpréter les formes géométriques régulières des cristaux comme le symbole d'une union de l'esprit et de la matière, et parce que la couleur bleue (que l'on trouve de même dans le tatouage sur la main de Aisling Franciosi) est associée à l'union du rêve et du monde réel, comme le savait bien le poète allemand Novalis, qui était aussi philosophe, géologue, minéralogiste et ingénieur des Mines.

« Et comme ils n'avaient rien trouvé de plus précieux que l'esprit dans la galaxie, ils favorisèrent en tous lieux son apparition. Ils devinrent les fermiers des étoiles. Ils semèrent et parfois ils récoltèrent » : c'est de cette manière qu'Arthur Clarke explique les motivations des intelligences extraterrestres hyperévoluées à l'origine de l'humanité dans son célèbre roman 2001, Odyssée de l'espace. Le rapprochement avec le scénario d'Ambition s'impose de lui-même. © Esa, Platige Image

Terraformation et transhumanisme

Le personnage joué par Aidan Gillen possède visiblement les mêmes aptitudes de contrôle de la matière mais à un degré que l'on devine supérieur. Il est le maître qui achève l'initiation d'un disciple et l'enjeu semble porter sur rien de moins que sa capacité à mener à bien la terraformation d'une planète afin qu'elle puisse accueillir la vie. Le paysage désolé est visiblement volcanique et doit ressembler à celui de l'Hadéen sur Terre, avant que les comètes n'y apportent de l'eau et des molécules organiques prébiotiques. Insensible aux explosions générées par la chute des comètes qu'Aisling Franciosi a provoquée, on devine que le corps des deux posthumains est rendu considérablement plus résistant et performant, cela grâce à la même nanotechnologie qui leur permet de sculpter la matière à leur fantaisie. Les dialogues entre les personnages sont tout aussi chargés de signification.

Si les deux posthumains sont représentatifs de la transhumanité future à la Julian Huxley, ils semblent incarner un mélange idéal des philosophes grecs dans la lignée d'Archytas de Tarente, Anaxagore et Platon, des artistes-ingénieurs de la Renaissance comme Léonard de Vinci et bien sûr des savants-philosophes qu'étaient Descartes et Newton. Le sens de l'existence s'identifie pour eux à l'accomplissement d'une triple quête : recherche de la connaissance rationnelle de la structure du réel, de l'origine et de l'évolution du monde, du raffinement esthétique dans la contemplation et la création et finalement d'une maîtrise technologique complète du monde. Science, art et technologie sont alors les différentes faces d'une seule et même « ambition», d'une « volonté » que l'on pourrait en quelque sorte identifier à celle de l'évolution elle-même, à partir du moment où la matière s'est organisée pour donner naissance à la vie puis que celle-ci est sortie de l'eau pour explorer de nouveaux territoires et réaliser de nouvelles possibilités.

Une chose est certaine. Ambition est bien dans l'air du temps, traduisant des rêves et des espoirs que nous plaçons encore, à tort ou à raison, dans la science et la technologie au début du XXIe siècle. Avec ses qualités esthétiques et son contenu intellectuel et symbolique, on peut y voir l'équivalent moderne des œuvres de la Renaissance italienne, par exemple la fresque de Raphael intitulée l'École d'Athènes qui jette un pont avec l'Antiquité, au moment où un nouveau monde était en train de naître. Lequel sortira du nôtre ?