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Le grand saut depuis la stratosphère : Michel Fournier est toujours prêt

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Michel Fournier est prêt. Après plusieurs tentatives avortées, la dernière pour un simple incident technique, Michel Fournier se dit toujours prêt pour le « grand saut » en parachute depuis 40 kilomètres d'altitude, avec quatre records à la clé, dont le passage du mur du son en chute libre.

Michel Fournier à l'entraînement... © M. Fournier

Depuis 1992, Michel Fournier prépare méticuleusement son exploit : sauter d'un ballon stratosphérique à 40.000 mètres d'altitude. Personne ne l'a jamais fait mais ce saut est techniquement réalisable et l'homme qui le tente n'a rien d'un débutant ni d'un inconscient. Ce n'est donc pas « le défi fou d'un para trompe-la-mort », comme l'a titré l'AFP dans une dépêche. Sportif de haut niveau, parachutiste dans l'armée jusqu'en 1992, il était spécialisé dans les sauts à très haute altitude et détient le record de France (12.000 mètres).

En 1988, il faisait partie des candidats sélectionnés par le ministère de la Défense pour un saut à 38.000 mètres d'altitude (projet S38). À l'époque, l'Europe se prépare à la réalisation de la navette spatiale Hermès et l'accident de Challenger a démontré l'intérêt de permettre l'évacuation de l'équipage à haute altitude. Après l'abandon de ce projet, Michel Fournier conserve son idée en tête et s'acharnera à la concrétiser après son départ de l'armée.

Sa combinaison est celle d'un astronaute. Lorsqu'il ouvrira la porte de sa capsule, Michel Fournier sera dans une situation proche de celle d'une sortie extravéhiculaire dans l'espace. © M. Fournier

Presque les mêmes conditions qu'un vol spatial

En 2000, il est déjà prêt mais les autorités françaises lui refusent l'autorisation de sauter au-dessus du Sud de la France. Il doit se tourner vers le Canada. Le « grand saut », alias Big jump, comme il l'appelle lui-même, aura lieu dans l'immense province du Saskatchewan. En 2002, la météo n'est pas au rendez-vous et en 2003, le ballon se déchire au décollage. Il faut alors relancer le projet, qui aboutit cette année à la troisième tentative, prévue pour la fin du mois de mai avec un décalage possible jusqu'en début juin. En 2008, le déclenchement d'un coupe-câble lâche le ballon alors que tout était prêt. Aujourd'hui, Michel Fournier n'a pas renoncé mais a besoin de boucler le budget pour effectuer une dernière tentative.

Le ballon est au point. Empli de 600.000 mètres cubes d'hélium, il mesure 161 mètres de hauteur, pèse une tonne et soulève 750 kilogrammes. Il portera une nacelle en forme de gélule, haute de 3 mètres et large de 1,10 mètre. Bien sûr pressurisée, cette capsule, dont la paroi contient un mélange de laine de mouton et d'aluminium, le protégera du froid (-110 à -115 °C) et des rayonnements cosmiques (l'exposition est proche de celle d'un vaisseau en orbite).

Michel Fournier en ouvrira la porte à 40.000 mètres, exposé à une pression de 1,4 hectopascal (contre environ 1.000 au sol), il sera à peu près dans les conditions d'une sortie extravéhiculaire dans l'espace (EVA, extra vehicular activity), comme le souligne l'astronaute Jean-François Clervoy, parrain du grand saut. Auparavant, il aura subi quatre heures de dénitrogénation. En inhalant de l'oxygène pur, il expulsera ainsi l'azote de ses tissus, de façon à éviter la formation de bulles, qui serait provoquée, sans cette précaution, par la décompression brutale, comme chez les plongeurs qui remontent trop vite. Pour se préparer à une EVA, les astronautes font de même. Dans sa combinaison, conçue de la même manière qu'une tenue spatiale, la pression sera maintenue à 200 hectopascals. Dans ce cocon, Michel Fournier sera revêtu d'un vêtement en laine et une surcombinaison le protégera de la chaleur jusqu'à 100 °C.

Sous le ballon stratosphérique, cette capsule transportera le parachutiste dans une atmosphère à très faible teneur en azote. © M. Fournier

Mach 1,3

Après son plongeon vers le sol, ce presqu'astronaute aura devant lui, ou plutôt sous lui, quatre records : plus haute altitude de saut en chute libre, plus haute altitude de vol humain sous un ballon, plus long temps en chute libre et plus grande vitesse en chute libre.

À cause de la très faible pression, et donc d'une traînée aérodynamique réduite, sa vitesse augmentera rapidement, jusqu'à atteindre plus de 1.100 kilomètres à l'heure à l'altitude de 35.000 mètres. Il sera alors le premier Homme à franchir le mur du son en chute libre. Au maximum, la vitesse devrait s'élever jusqu'à Mach 1,3. La conversion en kilomètres par heure n'est pas simple car la vitesse du son varie avec l'altitude de manière non régulière. De 1.144 km/h (318 m/s) à 40.000 mètres, elle diminue jusqu'à 1.062 km/h (295 m/s) à 20.000 mètres et reste stable jusqu'à 11.000 mètres. Elle augmente alors pour atteindre 1.224 km/h (340 m/s) au niveau de la mer.

À mesure qu'augmentera la densité de l'air autour lui, la traînée se fera plus forte et réduira sa vitesse. Michel Fournier sera ainsi progressivement ralenti jusqu'à atteindre dans les dernières centaines de mètres un peu plus de 200 kilomètres à l'heure, la vitesse de chute libre que connaissent les parachutistes sautant d'un avion.

Sa descente durera 7 minutes et 25 secondes. Ce n'est pas un long temps de vol pour un aviateur mais ce sera le record du monde pour une chute libre et ces minutes lui paraîtront sûrement très longues... À 400 mètres du sol, le parachute sera déployé et Michel Fournier touchera le sol comme un parachutiste normal.

Le grand saut sera un exploit humain et l'occasion de pulvériser quelques records. Mais il est aussi une étude en situation réelle très intéressante sur le plan technologique et scientifique. La réalisation de la capsule et de la combinaison, la mise au point des conditions de vol (température, pression et composition de l'atmosphère dans la capsule notamment) ou le suivi physiologique lors de la montée et de la descente constitueront une expérience unique et utile.

L'industrie naissante du tourisme spatial pourrait en profiter, non pas pour les passagers mais pour les vols d'essais qui iront aux limites des possibilités des machines. Huit sociétés américaines se disent aujourd'hui prêtes à réaliser des vols suborbitaux commerciaux, dont Virgin Galactic et son SpaceShip, l'engin réalisé par ScaledComposite et qui a déjà réussi trois vols. En Europe, EADS-Astrium prépare un avion capable d'effectuer ce grand saut de puce, semblable à celui d'Alan Sheppard, le 5 mai 1961, et aux deux vols, en 1963, de Joe Walker sur l'avion spatial X15. La possibilité d'évacuation commence de nouveau à être prise au sérieux. Elle suscite aussi l'intérêt des agences spatiales et des astronautes, comme Jean-François Clervoy qui rêve de « revenir de l'espace à pied ».