Les microbes sont-ils tous dangereux ? Ici, des légionelles. © psdesign1, Fotolia

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Les microbes sont-ils tous dangereux ?

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Les préjugés ont la vie dure et cela vaut aussi pour les microbes. Pourtant, tous ne sont pas forcément dangereux. Certains nous protègent même des maladies. Le livre Moi, microbiote, maître du monde, de Ed Yong, paru aux éditions Dunod, rétablit la vérité sur nos compagnons microscopiques.

Savez-vous que notre corps est une vaste colonie où s'épanouissent des centaines de milliards de microbes ? Et que ceux-ci nous protègent des maladies, influencent notre comportement et sont tout simplement indispensables à la vie sur Terre ? Dans son livre Moi, microbiote, maître du monde, paru aux éditions Dunod, le journaliste scientifique britannique Ed Yong nous invite à poser un nouveau regard sur nous-même et sur les êtres vivants qui nous entourent. Le but ? Nous considérer moins comme des individus que comme des écosystèmes florissants.

Découvrez ci-dessous un extrait du livre qui vous permettra de mieux comprendre comment les microbes peuvent être tantôt nos amis, tantôt nos ennemis. L'auteur prend ici l'exemple de la surprenante bactérie Wolbachia.

« Il n'est pas rare que des auteurs scientifiques qui écrivent régulièrement sur la microbiologie aient une bactérie favorite, tout comme les gens ont un film ou un musicien favori. La mienne est Wolbachia. Elle est à la fois époustouflante par son comportement et impressionnante par sa prolifération. Elle est aussi l'exemple parfait de la nature duale des microbes - de tous les microbes -, tantôt partenaires, tantôt parasites.

Découvrez le livre Moi, microbiote, maître du monde, paru aux éditions Dunod. © Dunod

Wolbachia, une bactérie qui influe sur la vie sexuelle des hôtes

Dans les années 1980 et 1990, après que Carl Woese eut montré au monde comment identifier les microbes en séquençant leurs gènes, les biologistes commencèrent à trouver des Wolbachia partout. Des chercheurs qui étudiaient indépendamment des bactéries susceptibles d'influer sur la vie sexuelle de leurs hôtes se rendirent compte qu'ils travaillaient tous sur la même chose. Richard Stouthamer découvrit un groupe de guêpes asexuées, toutes femelles, se reproduisant uniquement par clonage. Cette particularité était l'œuvre d'une bactérie, Wolbachia : lorsque Stouthamer traita les guêpes avec des antibiotiques, les mâles réapparurent soudainement et les deux sexes recommencèrent à s'accoupler. Thierry Rigaud trouva dans le cloporte des bactéries qui transformaient les mâles en femelles en intervenant dans la production d'hormones mâles. Là encore, des Wolbachia. Aux Fidji et aux Samoa, Greg Hurst trouva qu'une bactérie tuait les embryons mâles du magnifique papillon lune bleue, de sorte que les femelles étaient cent fois plus nombreuses que les mâles. Wolbachia, encore. Peut-être pas exactement la même souche, mais toutes étaient des variantes du microbe provenant du moustique de Hertig et Wolbach.

Une raison explique pourquoi toutes ces stratégies sont défavorables aux mâles. Wolbachia ne peut se transmettre à la génération d'hôtes suivante que par les ovules ; les spermatozoïdes sont trop petits pour la contenir. Les femelles sont son avenir, les males son impasse évolutive. Elle a donc développé de nombreux moyens de circonvenir les hôtes mâles afin d'accroître son fonds d'hôtes femelles. [...]

Des bactéries Wolbachia (les trois cercles principaux : deux à gauche et un à droite) dans une cellule d'insecte. © Scott O'Neill, CC by 2.5

Du « méchant parasite » au « gentil mutualiste »

Chez de nombreux animaux, Wolbachia est un parasite de la reproduction - un organisme qui manipule la vie sexuelle de ses hôtes pour servir ses propres objectifs. Les hôtes en souffrent. Certains en meurent, d'autres deviennent stériles, et même les individus non affectés se trouvent contraints de vivre dans un monde déséquilibré par un manque de partenaires potentiels. Wolbachia pourrait passer pour l'archétype du « méchant microbe », mais elle a aussi un bon côté. Elle procure un avantage mal connu à certains vers nématodes, sans lequel ils ne peuvent survivre. Elle protège certaines mouches et certains moustiques contre des virus et d'autres pathogènes. La guêpe Asobara tabida ne peut fabriquer ses ovules si elle n'est pas infectée par Wolbachia. Chez la punaise des litsWolbachia constitue un complément nutritif : elle fabrique des vitamines B absentes du sang bu par les punaises. Sans elle, les punaises deviennent rachitiques et stériles.

L'utilisation de Wolbachia apparaît de manière particulièrement saisissante lorsqu'on se promène à l'automne dans une pommeraie européenne. Parmi les feuilles jaunes et orange, on peut voir quelques petites îles vertes résister comme par défi au déclin saisonnier. Elles sont l'œuvre de la mineuse du pommier, un papillon de nuit dont la chenille vit à l'intérieur des feuilles de pommier. Presque toutes ces chenilles sont porteuses de Wolbachia. Chez ces insectes, le microbe libère des hormones qui empêchent les feuilles de jaunir et de mourir. Ces hormones permettent à la chenille de retenir l'automne et se donner ainsi suffisamment de temps pour devenir adulte. Si vous éliminez Wolbachia, les feuilles meurent et tombent, et avec elles les chenilles qu'elles contiennent.

L’utilisation de Wolbachia apparaît de manière particulièrement saisissante lorsqu’on se promène à l’automne dans une pommeraie européenne. © parallel_dream, Fotolia

Wolbachia est donc une créature aux multiples facettes. Certaines souches se comportent en parasites primitifs, en manipulatrices égoïstes si talentueuses qu'elles se sont répandues dans le monde entier portées par les pattes et les ailes d'une multitude d'hôtes ; elles tuent des animaux, dénaturent leur biologie et limitent leurs choix. D'autres souches sont des mutualistes, des aubaines, des alliés indispensables. D'autres encore sont les deux à la fois. Et Wolbachia n'est pas la seule à avoir cette nature multiforme.

En réalité, les bactéries correspondent à un continuum de styles de vie, allant de « méchants » parasites à « gentils » mutualistes. Certains microbes, telle Wolbachia, vont d'une extrémité à l'autre de ce spectre parasite-mutualiste, en fonction de la souche et de l'hôte dans lequel ils se trouvent. Mais nombre d'entre eux existent simultanément à ces deux extrémités : la bactérie stomacale Helicobacter pylori provoque des ulcères et des cancers de l'estomac, mais protège également contre le cancer de l'œsophage - et ce sont les mêmes souches qui rendent compte de ces avantages et désavantages. D'autres microbes peuvent, selon le contexte, changer de rôles au sein d'un même hôte. Tout cela signifie que les étiquettes telles que mutualiste, commensal, pathogène ou parasite, censées marquer une identité fixe, ne sont pas appropriées. Ces termes ressemblent davantage à des états - affamé, éveillé, vivant, etc. - ou à des comportements - coopératif, combatif, etc. Ils sont plus des adjectifs et des verbes que des noms : ils décrivent la relation de deux partenaires à un moment et un endroit donnés. »

Découvrez le livre Moi, microbiote, maître du monde, paru aux éditions Dunod, pour en savoir plus sur les microbes.

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