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Un poisson, un oiseau, un homme sont faits de milliards de cellules. Celles qui constituent le germen (c'est à dire les cellules sexuelles), transmettent leur information génétique. Toutes les autres, qui constituent le soma (c'est à dire les cellules musculaires, nerveuses, etc.) mourront sans descendance et sans avoir rien transmis. Rien? Rien jusqu'à ce qu'apparaissent, chez les humains, le langage et la culture.

  
DossiersTrois milliards et demi d'années d'un univers sans université
 

Le rêve c'est "Aime ton prochain comme toi-même". La réalité c'est "Charité bien ordonnée commence par soi-même".Est-il possible de passer de la réalité au rêve? De l'égoïsme génétique à l'altruisme culturel?

Bien sûr, nous touchons là au Défi (avec un grand D) qui se pose à la société humaine depuis ses origines, depuis que les hommes ont essayé d'opposer leurs lois aux lois naturelles. Pour le philosophe Patrick Tort, ce retournement de l'homme contre les lois biologiques n'est rien d'autre que le produit ultime de la sélection naturelle. Il le qualifie d'effet réversif de l'évolution et le relie à l'émergence de l'intelligence humaine: "un renversement s'est opéré, chez l'homme, à mesure que s'avançait le processus civilisationnel la sélection naturelle, en tant que mécanisme en évolution, se soumet elle-même, de ce fait, à sa propre loi" .

En fait, le dilemme est simple. Ou bien l'intelligence humaine se met au service des lois naturelles (le darwinisme social, la loi de la jungle , les déréglementations, la mondialisation ), ou bien elle les combat (rappelons-nous le mot de Thomas Huxley). Dans une humanité ou toutes sortes de facteurs génèrent des inégalités, l'intelligence mise au service de la compétition est l'arme la plus redoutable que l'évolution ait jamais produite. Le pouvoir engendre le mépris. C'est ce qui permet au tyran de mettre à mort le serviteur qui déplait, à l'affairiste d'acheter un enfant pour lui prendre ses yeux, à d'autres de penser que le monde serait bien plus tranquille si l'on tuait les chomeurs et les pauvres. Evidemment, mise au service de l'altruisme, la même intelligence pourrait faire, littéralement parlant, des miracles.

Le concept selon lequel l'homme est fondamentalement bon mais est perverti par son environnement ne tient pas, nous l'avons vu, devant l'évidence de nos origines.

Le concept selon lequel l'homme n'est fondamentalement ni bon ni mauvais (souvenons-nous: le bien et le mal n'ont aucune signification biologique), mais peut devenir soit bon soit mauvais (culturellement parlant cela va sans dire!) est le seul que le biologiste puisse cautionner. "Devenir bon", c'est accepter les lois humaines, c'est accepter le "Tu ne voleras point" même s'il est contre-nature .

Cette acceptation passe par un rapport bénéfice-coût, concept très simple avec lequel tous les écologues sont familiers. Pour qu'une décision soit prise par un organisme vivant, il faut que le bénéfice que procure cette décision soit plus grand que le coût nécessaire pour la mettre en ¦uvre. Le mot "décision" est aujourd'hui couramment utilisé par les biologistes pour des organismes quels qu'ils soient. Lorsqu'un biologiste écrit par exemple qu'un couple de mésanges prend la décision de réduire ou d'augmenter la taille de sa couvée en fonction des circonstances, il n'implique pas que cette décision soit le résultat d'un raisonnement, mais simplement que la sélection naturelle a donné à l'oiseau la capacité d'adapter la taille de sa couvée en fonction de signaux (température, disponibilité de la nourriture, etc.) reçus de son environnement.

Dans le cas des humains, rien ne s'oppose à ce que le bénéfice, capable de compenser le coût de l'acte altruiste soit purement culturel. L'autosatisfaction que procure le "geste vers l'autre", l'espoir d'une réciprocité future , le bien-être que procure le sentiment de solidarité, peuvent compenser le coût du geste. Il est facile de dénigrer cette forme d'altruisme au motif qu'il ne s'agit pas d'un "vrai" altruisme puisqu'il est dépendant d'une récompense (matérielle, intellectuelle ou affective). Mais cette manière de voir (dénigrer cette forme d'altruisme) est précisément celle qui conduit la société moderne vers la non-civilisation. Civiliser, c'est accepter les contraintes de notre génome, qui ne font la part belle qu'à l'individu, et les équilibrer par des contraintes culturelles. Civiliser, c'est faire de l'homme un rebelle de l'évolution.
Gouyon, Henry & Arnould ont écrit cette phrase étrange: "Nous ne sommes pas obligés d'obéir à nos gènes" .

Puissent les écoles et les universités jouer le plus beau rôle qu'elles puissent avoir: apprendre à l'humanité qu'elle doit désobéir à ses gènes.