Axel Kahn : engagements et vie d'un chercheur

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Au travers de ce dossier, nous vous présentons l'interview d'Axel Kahn publiée dans le magazine "Nouveaux Regards" d'avril - septembre 2007. Axel Kahn revient sur sa vie de chercheur, ses engagements et ses combats. "Le but d'un intellectuel n'est pas simplement la victoire".

  
DossiersAxel Kahn : engagements et vie d'un chercheur
 

Au travers de ce dossier, nous vous présentons l'interview d'Axel Kahn publiée dans le magazine "Nouveaux Regards" d'avril - septembre 2007. Axel Kahn revient sur sa vie de chercheur, ses engagements et ses combats.

"Le but d'un intellectuel n'est pas simplement la victoire".

Nouveaux Regards : Pourquoi et comment êtes-vous devenu chercheur ?

- Axel Kahn : Avant de devenir chercheur, je suis devenu médecin. Dans ma famille, nous étions trois garçons, et c'était moi le plus jeune, mon père philosophe et ma maman. La vie intellectuelle de la famille, en ce temps-là, c'était l'affaire des quatre hommes. Nous adorions maman, mais elle ne participait pas à ce cercle exclusivement masculin. Mon grand-frère, Jean-François, avait opté pour la littérature et l'histoire, et puis il est devenu le journaliste que vous savez. Quant à Olivier, le plus scientifique de nous trois, il s'est orienté vers une grande école ; il deviendra un chimiste théoricien de très grand talent. Moi, le petit dernier, je ne voyais pas ce qu'il me restait...

Il y avait beaucoup d'affection entre nous, mais également une saine émulation ; comme il ne me semblait pas raisonnable de m'engager sur une voie déjà empruntée par l'un de mes glorieux aînés,  je n'ai pas vu ce que je pourrais faire d'autre que médecine. Je suis donc devenu médecin, mais davantage par élimination que par vocation. J'ai rapidement été passionné par ce métier, et cela sous ses deux aspects : d'un côté, le contact, le soin et le service par l'intermédiaire du soin ; de l'autre, la réflexion sur les mécanismes des fonctionnements biologiques, de la physiologie, des perturbations physiologiques aboutissant aux maladies, ce que l'on appelle la physiopathologie ; leurs bases cellulaires, puis moléculaires et enfin génétiques, lorsque la génétique s'est développée.

J'ai maintenu de front médecine de soin et recherche jusqu'en 1992. De 1972, date de la fin de mes études de médecine, à 1992, donc pendant 20 ans, j'ai eu une activité médicale très importante. J'ai un peu tout fait... Ayant effectué mon service militaire comme coopérant, j'ai été affecté comme  chirurgien et, sur mon livret, il est indiqué « excellent chirurgien apte à commander une enquête chirurgicale en campagne ». Heureusement pour les éventuels blessés, il n'y a pas eu de guerre ! J'ai fait beaucoup de réanimation polyvalente et de la diabétologie. J'ai aussi tenu une consultation de médecine générale dans un dispensaire de la mairie communiste de Malakoff. Je soignais la totalité de la municipalité et les responsables de la section du Parti. L'une de mes fonctions était aussi de délivrer des arrêts de travail pour les camarades qui allaient à l'école fédérale ou à l'école centrale du Parti. J'ai aussi fait de l'hématologie, enfin beaucoup de choses...

Et puis, en 1992, je me suis trouvé dans une situation délicate. En réanimation, j'ai pris conscience que je n'avais plus la disponibilité nécessaire. Je me rappelle un moment particulièrement significatif. J'avais fait une garde très éprouvante et, pour la première fois du week-end, je m'étais allongé vers 4 h ou 4 h 30 du matin. Et voilà qu'à cinq heures on vient me réveiller pour me dire qu'une personne allait très, très mal. Il s'agissait d'une jeune femme qui, pour se suicider, avait avalé une bouteille d'eau de Javel ou d'acide sulfurique. Elle avait toutes les plus horribles complications, et il ne faisait aucun doute qu'elle allait mourir. Mais elle n'était pas morte, elle se trouvait encore en réanimation. L'espace d'une seconde, sortant tout juste de mon premier sommeil, une pensée m'a traversé : « Dommage qu'elle ne soit pas décédée avant ; il faut que je me relève ». A l'instant même, j'ai compris qu'il fallait que je cesse immédiatement d'être réanimateur, parce que jamais un réanimateur ne peut avoir une telle pensée.

En même temps, j'étais directeur d'une unité de plus de 100 personnes à l'Inserm ; je présidais la commission du génie biomoléculaire et la section technique du comité consultatif national d'éthique. Je me suis rendu compte que je n'avais plus honnêtement le temps nécessaire pour être un bon médecin, pour être aussi bon que l'exigeait l'humanisme dont je me réclamais. Donc j'ai rapidement évalué ce qui m'était le plus indispensable : ou bien soigner les malades ou bien pratiquer mon activité de recherche. Il était clair que c'était tout de même mon activité de recherche qui l'emportait, d'autant plus que j'y occupais des postes de responsabilité. Donc, en l'espace d'un ou deux mois, j'ai tout arrêté : mes consultations à Malakoff, mes gardes de réanimation, etc. Depuis1992, je ne pratique plus la médecine de soin, je suis seulement chercheur.