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Interview : Le point de vue des malades sur le nuage de Tchernobyl

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Futura-Sciences vous a fait partager hier une mise au point du professeur Aurengo concernant les retombées du nuage de Tchernobyl sur la France, et tout particulièrement ses conséquences sur le nombre de cancers de la thyroïde.

Afin de rendre le débat le plus clair et le plus équilibré possible, nous vous proposons aujourd'hui de découvrir les expériences de personnes touchées par cette maladie, et qui suspectent le nuage d'être à l'origine de leur pathologie.

(NDLR : Pour respecter l'anonymat des malades et des personnes ayant porté plainte contre X avec l'Association Française des Malades de la Thyroïde (AFMT), les prénoms des intervenants ont été volontairement modifiés.)

Des malades nous confient leur avis sur les retombées en France du nuage de Tchernobyl (Crédits : www.atomenergie.ch)

Futura-Sciences : A l'évocation de la catastrophe de Tchernobyl, quels sont la première image et le premier chiffre qui vous viennent en tête ?

Paul :La centrale détruite et comme chiffre 1986... A défaut d'une réelle estimation des victimes qui a été escamotée par les experts de l'OMS lors du rapport de 2005. On peut très facilement interpréter ce tour de passe-passe : il ne fallait pas que Tchernobyl devienne, sur le nombre de victimes, la première catastrophe écologique d'origine humaine dans l'histoire, il fallait à tout prix trouver un chiffre inférieur à celui de Bhopal en Inde afin de démontrer que le chimique est plus meurtrier que le nucléaire ou que le nucléaire est moins dangereux que le chimique (d'ailleurs on retrouve cette "concurrence" dans le secteur militaire)..

Futura-Sciences : Les liens entre dispersion du nuage et augmentation du nombre de cancers de la thyroïde : selon vous, pendant combien de temps ce sujet est-il resté tabou ? Qui était en cause dans un éventuel "musellement de la vérité" ?

Paul : Le sujet est toujours resté tabou. Certes, les cancers de la thyroïde étaient déjà en augmentation avant Tchernobyl, mais, depuis 1986, la courbe décolle de façon spectaculaire et la persistance du discours des médecins trouvant comme explication un meilleur dépistage n'en est que plus troublante. Tabou est le bon mot, en cherchant sa définition je trouve "système d'interdictions de caractère religieux à ce qui est considéré comme sacré ou impur". Le nucléaire est "sacré" en France et le remettre en cause est considéré comme "impur"... Le "musellement" de la vérité est pratiqué par tous les acteurs de la société... Mais, à l'occasion de ce vingtième anniversaire, des voix se font entendre, ces voix il faut les décrypter car il n'est pas facile de s'exprimer dans un état où le nucléaire est omniprésent.

Marie : Je crois que le sujet est encore tabou. J'ai été opérée deux fois de la thyroïde et je ne sais même pas si j'ai vraiment eu un cancer de la thyroïde ; les médecins ont toujours été très évasifs sur ce sujet.

Futura-Sciences : 13 ans pour que l'institut de protection et de sûreté nucléaire reconnaisse officiellement les valeurs de contamination sur le sol français. Selon vous, pourquoi un tel délai ?

Paul :La bataille interne au sein de l'IRSN, dont la révision de la carte des retombées de Tchernobyl en France, ne constitue que la partie émergée de l'iceberg. Elle est révélatrice d'un malaise latent à l'intérieur des structures du nucléaire, qui permet d'espérer qu'un jour la vérité éclatera. On trouve aussi sans doute au sein des générations nouvelles travaillant dans le nucléaire une ouverture d'esprit et un esprit critique que leurs aînés en activité n'avaient pas, avec comme paradoxe que ceux-ci, du moins pour quelques uns, une fois à la retraite, s'expriment enfin.

Marie : Par peur des réactions, peut-être...

Futura-Sciences : Comment l'affaire a-t-elle émergé ? Quel a été le rôle joué par l'Association Française des Malades de la Thyroïde (AFMT) ?

Paul :Il ne s'agit pas d'une "affaire" mais d'une contamination bien réelle. Des malades de la thyroïde autour d'un village se posaient des questions sur l'origine de leur pathologie, ce groupe s'est étendu sur un cercle un peu plus grand et ainsi de suite... jusqu'à couvrir toute la France. Le rôle de l'association (NDLR : l'AFMT) a été de permettre la mise en commun des expériences et connaissances individuelles de chacun, et surtout d'organiser une plainte collective.

Futura-Sciences : Votre expérience personnelle : Pensez-vous que votre propre maladie ait un lien direct avec l'accident de Tchernobyl ? Quels indices vous ont convaincu de cet état de fait ?

Marie : J'en suis convaincue ! J'ai été opérée de la thyroïde en 1988 et en 1995 pour des nodules suspects. Actuellement j'ai encore des nodules qui se sont développés et qui sont sous surveillance. En mai 1986 j'étais enceinte de mon 3ème enfant. J'ai un potager, et c'était l'époque des premières laitues. J'en ai consommé une grande quantité. Je suis également amatrice de champignons ramassés en forêt. J'ai bien sûr entendu parler du nuage de Tchernobyl, mais je croyais naïvement que l'état nous informerait s'il y avait un danger !

Nadège :J'ai une analyse de sang qui montre que ma thyroïde fonctionnait tres bien avant Tchernobyl... Mais depuis 1989 j'ai une thyroïdite de Hashimoto. Une famille nombreuse, aucun cas connu, donc pas d'hérédité... Je reste persuadée que j'ai déclaré la thyroïdite de Hashimoto à cause de Tchernobyl. Ce fameux week-end, je promenais mon berger allemand... Il est mort d'un cancer 10 ans plus tard...

Futura-Sciences : Redoutez-vous un nouvel accident à l'avenir ?

Paul : Très peu de choses ont changé depuis Tchernobyl, malgré la stratégie de communication - pour ne pas dire la propagande - des industries nucléaires. Qui prendra la décision d'intervenir, d'évacuer, ou encore de distribuer des comprimés d'iode suffisamment tôt ? Oui, un accident grave est susceptible de se produire un jour compte tenu du nombre de réacteurs en activité et de l'erreur humaine.

Futura-Sciences : Selon vous, renforcer la sécurité des centrales est-il suffisant, ou faut-il bannir l'approvisionnement en électricité par centrales nucléaires ?

Paul :Cette question constitue dans sa formulation la réponse au pourquoi du musellement de la vérité évoqué plus haut. Reconnaître les dégâts graves que peut engendrer le nucléaire, c'est condamner l'utilisation de l'atome, ce qui peut expliquer le consensus dans la désinformation... ou le tabou évoqué aussi plus haut ! Il est urgent de renoncer au nucléaire pour ce que nous risquons de laisser aux générations futures. Il vaut mieux y penser avant la prochaine catastrophe qu'après.

Marie : Je ne pense pas qu'il soit possible de bannir subitement toutes les centrales nucléaires, mais les pays devraient investir dans le développement d'autres énergies !

Nadège :Je me refuse à être une anti-nucléaire ! Je suis désolée, mais moi aussi j'ai besoin de lumière, je ne veux pas laver mon linge à la main... Qu'il y ait de meilleurs mesures de protection, qu'il y ait une meilleur gestion, plus de transparence...

Futura-Sciences tient à remercier les administrateurs et les membres du forum de discussion "Vivre sans thyroïde", qui ont gentiment accepté de nous faire partager leurs expériences personnelles. Cette association a été créée en 2000 par une personne atteinte d'un cancer de la thyroïde. Parti d'une initiative personnelle, le site a maintenant plus de 1000 connections et 80 messages par jour. Son but principal est l'information et l'échange entre malades de la thyroïde, sur tous les aspects de la maladie.

L'Association Française des Malades de la Thyroïde (AFMT) a été créée en 1999. Elle s'occupe essentiellement de la plainte contre X, et a acquis une certaine notoriété dans ce domaine. A part cette action, elle entretient plusieurs relais téléphoniques et édite un journal biannuel, le Thyrojournal.