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Description du phénomène de marée verte

Dossier - Marée verte et nitrate
DossierClassé sous :océanographie , algue , marée verte

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Dans certains sites côtiers l'équilibre inter-spécifique lentement élaboré par la sélection naturelle, peut se trouver déplacé au profit d'une espèce ou de quelques-unes, en réponse à une modification récente des conditions environnementales. C'est notamment le cas des sites soumis à une augmentation importante des apports nutritifs d'origine continentale, parfois d'origine urbaine (effluents de stations d'épuration), souvent d'origine agricole (lessivage de terres cultivées trop enrichies en engrais organiques ou minéraux ).

  
DossiersMarée verte et nitrate
 
  •  Caractéristiques actuelles

De nombreuses plages de Bretagne, surtout sur la côte nord, voient se répéter tous les ans à la belle saison, avec plus ou moins d'intensité, le même phénomène de prolifération rapide et d'accumulation d'algues vertes du genre Ulva appelées communément « laitue de mer », essentiellement des espèces Ulva armoricana (toute la Bretagne, fig. 1) et Ulva rotundata (uniquement en Bretagne-sud).

Figure 1. Individus de grande dimension d'Ulva armoricana, en suspension dans l'eau (Baie de Douarnenez, photo X.Caisey, IFREMER)

Les photographies de la figure 2 montrent l'évolution saisonnière du phénomène en Baie de Saint-Efflam (Côtes d'Armor).

Figure 2 . Evolution saisonnière typique d'une marée verte à ulves sur la plage de Saint-Efflam (Côtes d'Armor). Démarrage printanier (en haut à gauche), apogée en juillet (en haut à droite), déssèchement et putréfaction estivale des dépôts de haut de plage (en bas à gauche), ramassage estival par les pouvoirs publics (en bas à droite)

Démarrant au mois d'avril sous la forme de petits fragments de thalle en suspension dans l'eau du rivage, la prolifération s'accélère en juin, pour aboutir en Côtes d'Armor à une biomasse maximale en début juillet, capable de recouvrir par temps calme la quasi-totalité de l'estran lors des marées descendantes.

Les algues des dépôts de haut de plage, non-reprises par la mer lors de marées d'amplitude décroissante, meurent en séchant en surface et en se décomposant sous la croûte superficielle, générant des jus noirâtres et des odeurs d'oeuf pourri peu avenantes pour les populations riveraines.

L'effet désastreux pour le tourisme incite les communes touchées à opérer un ramassage mécanique, qui n'est qu'un pis-aller car il ne restaure pas la propreté des plages, y prélève des quantités indues de sable et reporte la pollution vers la nappe phréatique lorsque les algues sont déversées en décharge. Seule une petite partie des milliers de tonnes ramassées par an est en effet réemployée comme engrais et amendement calcaire sur des terres agricoles.

Afin d'avoir une vision d'ensemble de l'importance du phénomène sur les côtes bretonnes, deux moyens différents de cartographie ont été utilisés : d'une part, par voie d'enquête effectuée depuis 1978 par le Centre d'Etude et de Valorisation des Algues de Pleubian (Côtes d'Armor), le recensement annuel des tonnages collectés par toutes les communes littorales françaises pour le nettoyage des estrans à vocation touristique ; d'autre part, la cartographie à partir de multiples échantillonnages de terrain : l'IFREMER et le CEVA ont ainsi réalisé, une fois tous les 3 ans, de 1988 à 1994, puis tous les ans depuis 1997 grâce à un financement de l'Agence de l'Eau Loire-Bretagne (Merceron, 1998), une cartographie semi-quantitative des biomasses visibles en été sur le littoral breton par photographie aérienne et vérité-terrain synoptiques (la figure 3 donne la vision aérienne du site de Saint-Efflam, déjà évoqué par la figure 2). Si la première approche fournit une vision "administrative" très biaisée de la production annuelle de macroalgues, la
seconde permet plutôt d'estimer la biomasse instantanée lors de son apogée annuelle, début juillet.
Grève de Saint Michel - Prise de vue du 19/07/1996

Figure 3. Exemple de vue aérienne de marée verte sur la plage de Saint-Efflam (Côtes d'Armor). La bande vert sombre est créée par la suspension dense d'ulves au bord de l' eau, tandis que les formes dendritiques sont dues aux dépôts d'ulves sur l'estran découvert à marée basse.

Il est frappant de constater néanmoins que, pour la Bretagne, ces deux approches fournissent deux images très concordantes de la répartition géographique des "marées vertes" , grossièrement stable en valeurs relatives depuis 1988. La situation (fig.4) peut se résumer par une biomasse d'ulves de l'ordre de 50 000 tonnes en poids frais pour l'ensemble du littoral breton en juillet, touchant essentiellement des sites largement ouverts sur la haute mer, ce qui peut paraître paradoxal en présence d'une forte amplitude de marée.

Parmi la cinquantaine de sites régulièrement atteints en Bretagne, une dizaine le sont fortement. Ils sont distribués principalement sur les côtes finistériennes et costarmoricaines. En 1997, 43 000 m3 de ces algues ont été ramassées au cours de la belle saison.

Figure 4. Carte semi-quantitative des accumulations d'ulves sur le littoral breton en été 1998 (les cercles ont une surface proportionnelle à la biomasse estimée d'après photographies aériennes et vérité-terrain, et portent le rang du site dans la liste fournie à côté ; données IFREMER/CEVA)
  • Evolution pluriannuelle du phénomène

Il est probable que, de tout temps, des proliférations limitées de macroalgues, vertes pour la plupart, se sont produites en été sur certains sites favorables, mais la rareté des documents historiques indiscutables sur le sujet rend quasiment impossible l'établissement d'une cartographie des proliférations existant au début du 20ème siècle.

Depuis les années 50 en revanche, les survols photographiques répétés de l'I.G.N. permettent de retracer de façon discontinue l'histoire récente de l'envahissement de certains sites, en repérant sur les photographies aériennes des côtes à marée basse les formes dendritiques très caractéristiques de dépôt des algues sur l'estran. Piriou et al.(1991) ont ainsi pu mettre en évidence une colonisation croissante des plages du sud de la Baie de Saint-Brieuc depuis 1952, les échouages d'algues se déplaçant en suivant les divagations sur l'estran des principaux cours d'eau débouchant sur le site. De façon saisissante aussi, quatre clichés de la baie de Guissény(Finistère-nord) montrent qu'en 1952 et 1961, le site était vierge de toute prolifération, que les premières atteintes sont visibles en 1978, enfin qu'une très forte marée verte à ulves pollue le site en 1980, situation qui a perduré jusqu'à nos jours.

Il est donc quasiment certain que l'ampleur des proliférations, tant en biomasse produite qu'en nombre de sites touchés, a connu une spectaculaire augmentation depuis la fin des années 70. De "naturel" et très limité, le phénomène de prolifération macroalgale est devenu une nuisance préoccupante en Bretagne, se traduisant par l'augmentation des dépenses engagées par les communes littorales pour le nettoyage des plages (Dion et Le Bozec, 1996): ce budget passe ainsi pour l'ensemble de la Bretagne de 0.3 M.F en 1978 à 3 M.F dans les années 90, correspondant à l'enlèvement d'environ 50 à 100 000 m3 d'algues échouées parallélement, le nombre des communes littorales devant mettre en place la collecte estivale des algues échouées a augmenté de 50% durant la période 1983-1991.