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Le pastel des teinturiers : Isatis tinctoria

Dossier - La couleur bleue sous tous ses angles
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On fait souvent référence au ciel bleu de Provence, oui, mais lequel ? Bleu d’Égypte, bleu de Samarcande, bleu pastel ou indigo ? Bleu minéral ou colorant végétal ? Violet, indigo, bleu de l’arc-en-ciel ? Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la couleur bleue sans oser le demander !

  
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De nos jours, le pastel évoque cette craie colorée et friable qu'utilisent les artistes. À l'origine, il s'agit d'une plante tinctoriale à l'origine d'une étonnante prospérité dans l'Albigeois, le Lauraguais et à Toulouse.

Les graines d'Isatis tinctoria permettent la production du pastel bleu. © Sarefo, Wikipedia, DR

Les premières cultures de pastel venu d'Orient et d'Espagne, apparaissent au XIIe siècle. La couleur bleu indélébile produite est recherchée et constitue une source de revenu appréciable. Le pastel est donc un colorant organique. La plante à la fleur jaune est connue depuis l'antiquité. Mais son utilisation comme teinture ne se développe qu'au Moyen-Age. Il atteint son âge d'or en France, fin XVe et XVIe, dans la période comprise entre 1463 et 1562 au moment des guerres de Religion.

La plante Isatis tinctoria

Isatis tinctoria, à l'origine du pastel, est une plante possédant les caractéristiques suivantes :

  • Famille : Brassicaceae ;
  • Genre : Isatis ;
  • EspèceIsatis tinctoria L.
Les fleurs d'Isatis tinctoria, plante à l'origine du pastel. © A Mrkvicka, DR

Les autres Isatis

Il existe d'autres Isatis :

  • Hierba pastel ;
  • Isatis tinctoria L., 1753.

Les pastels : pastel des Alpes et pastel des teinturiers

Il existent différents pastels :

  • Isatis tinctoria subsp. canescens (DC.) Nyman, 1878 ;
  • Pastel d'Allioni ;
  • Isatis alpina Vill., 1779 ;
  • Le pastel des Alpes ou Isatis alpina Vill., 1779 ;
  • Le pastel des teinturiers n'est autre que Isatis tinctoria L., 1753.

Le climat et le terrain albigeois se prêtent bien à la culture du pastel avec des rendements de 22 tonnes à l'hectare. Les propriétés proviennent de la feuille, qui doit être récoltée au fur et à mesure de leur maturité. La récolte est donc échelonnée entre la St Jean et novembre.

Le pastel a besoin d'un sol riche et meuble, siliceux, calcaire et argileux : les conditions furent favorables en Lauragais et dans l'Albigeois bénéficiant d'hivers doux et pluvieux suivis d'étés ensoleillés. D'autres régions lui furent propices : la Picardie, la Thuringe, les Flandres.

L'assolement triennal évitait l'épuisement du sol : pastel, jachère, puis céréales, puis, de nouveau, pastel. Dans le meilleur des cas, dans la période la plus faste, entre 1520 et 1560, le pastel a couvert seulement 14 % des terres pour éviter l'épuisement. La production était donc quand même fragile.

Isatis tinctoria. © DR

Production du pastel

Après la cueillette, l'essentiel reste à faire : broyage, fermentation, préparation de la coque, puis la collecte, le transport et la vente dans toute l'Europe. Le cycle du pastel, du semis au paiement, s'étale sur près de quatre années.

Le terme de Pays de Cocagne, évocateur de richesses fabuleuses et de vie facile et dont l'origine vient des coques évoquées plus haut. Ce commerce sera à la base de grandes fortunes dans le sud-ouest de la France. La gloire du pastel s'effondre en 1561 avec l'arrivée de l'indigo (voir page 4 de ce dossier), plus riche en colorant et plus facile à produire. La plante servait, accessoirement, de plante fourragère ou oléagineuse.

Répartition d'Isatis en France. © Telabotanica, DR

Il faut un an depuis la culture. La terre était labourée profondément, les mottes cassées au maillet. On apportait du fumier d'un an ou deux au moins pour éviter la germination de mauvaises herbes. Le semis se faisait enfin d'hiver, à la volée, 15 kg de graines à l'hectare et la germination commençait au bout de la troisième semaine. Femmes, enfants, vieillards étaient chargés du désherbage, opération délicate : le pastel ressemble à une salade.

Cueillette du pastel

La cueillette aussi réclamait du monde, elle se faisait à la main. Seules, les plus belles feuilles étaient retenues, on ne cueillait pas les fleurs. Les cueillettes se succédaient jusqu'à l'automne : jusqu'à six cueillettes, de la St Jean jusqu'en novembre.

Quelques plants mis de côté pour l'ensemencement n'étaient arrachés que lorsqu'ils formaient des paquets de graines vertes puis marron à leur maturité.

Fabrication du pastel jusqu'à la teinture…

Voici les étapes de fabrication du pastel :

  • Le stockage : il faut éviter la dégradation des feuilles étalées pour éviter qu'elles ne pourrissent. Ramenées à la ferme, elles étaient lavées, séchées dans un hangar aéré ;
  • Le broyage : dans les moulins où les feuilles étaient réduites en pulpe, à l'origine de la teinture. Des moulins à traction animale, à énergie faible mais régulière, étaient utilisés pour obtenir une pulpe homogène ;
  • La fermentation : la pulpe était mise à sécher, pendant six à huit semaines, sous surveillance pour empêcher la moisissure. Une première fermentation allait permettre le façonnage, par les femmes, d'une boule de dix à quinze centimètres de diamètre. C'est la coque source de richesses ;
  • Puis vient le séchage des coques, un an après la cueillette, sur des claies, dans un lieu aéré.
  • Les coques séchées étaient écrasées et mouillées pour obtenir une seconde fermentation, phase délicate, sous surveillance constante pour garantir sa régularité. On accélérait parfois la fermentation en rajoutant du purin ou de l'urine humaine, on pouvait la ralentir en rajoutant de l'eau. Cette pâte devait être homogène, elle était appelée agranat.

La couleur bleu pastel

Une coque pesait 500 grammes et donnait 250 grammes d'agranat. Donc le produit final représentait 7 % du poids initial de feuilles. Et le cycle reprenait.

La couleur du bleu pastel est obtenue par oxydation du jus verdâtre extrait de la pâte. En mélangeant à d'autres teintures, on pouvait réaliser d'autres couleurs d'excellente qualité.

Actuellement les procédés sont un peu différents : la matière colorante bleue n'existe pas dans les feuilles. La plante contient un précurseur de l'indoxyle, incolore et il en faut 2 molécules, au contact de l'air pour produire le bleu.

Bleu de Lectoure, l'entreprise développe depuis 1994 un projet de remise en valeur du pastel. C'est sur le site de l'entreprise (voir dans la bibliographie) que j'ai noté les quelques informations qui suivent :

L'extraction actuelle du pastel en 4 phases

  • la macération ;
  • l'oxydation. Dans des conditions précises de température et d'eau, les feuilles subissent une macération, et le pigment se forme sous sa forme soluble et incolore. Le liquide sera mis en contact avec l'air et il deviendra progressivement vert, l'écume se formée à la surface sera bleu intense...
  • la précipitation ;
  • le raffinage. L'oxydation terminée, le liquide est transféré dans les cuves de précipitation. On récupère le pigment pur dans le fond des cuves, on le filtre et on le sèche.

Il faut une tonne de feuilles pour obtenir 2 kg de pigment pur.