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A l'image de nombreuses autres îles caribéennes (la Jamaïque, Cuba, la Barbade, etc.), la Martinique et la Guadeloupe ont longtemps été considérées comme de véritables sanctuaires coralliens...

  
DossiersRégion : Martinique : Sanctuaires coralliens ou cimetières sous-marins
 

Dès la fin du XVlle siècle, la Martinique et la Guadeloupe se sont spécialisées dans la production de sucre et de rhum. Si ces activités ont joué un rôle historique et social incontestable, elles ont aussi eu et ont encore des incidences nocives sur l'environnement.

Paysage sous-marin très coloré, coraux, éponges... © Irochka, Fotolia

À titre d'exemple, les vinasses (résidus liquides de distillation du rhum, très acides et riches en matières organiques) sont rejetées dans les rivières et dans les baies sans traitement préalable, ce qui entraîne une chute de la teneur en oxygène de ces milieux et par extension une asphyxie de la faune et de la flore. En Martinique, si aucune étude n'a été diligentée pour apprécier le phénomène, en Guadeloupe, la distillerie de "Bonne Mère", par exemple, rejetterait en moyenne, chaque année, 3000 tonnes de vinasses. D'après la Direction Régionale de l'Industrie et de la Recherche (DRIRE Guadeloupe), les rejets annuels de vinasses des distilleries guadeloupéennes équivaudraient (en pollution organique) aux rejets d'eaux usées domestiques non traitées de 180000 habitants. On comprend, dès lors, la forte mortalité des coraux et l'aspect particulièrement nécrosé de ceux qui survivent.

Les fuites d'hydrocarbures

Les hydrocarbures participent aussi à l'appauvrissement des fonds marins. La Martinique possède une raffinerie dont la capacité de traitement annuel est de 800000 tonnes de pétrole brut. En dépit des mesures drastiques imposées pour lutter contre la pollution, des carottages effectués dans la baie de Fort-De-France ont révélé de fortes teneurs en hydrocarbures d'origine pétrolière (Mille et al., 1991).

En Guadeloupe, dans le Petit Cul-de-Sac Marin, la centrale thermique EDF de Jarry Sud était à l'origine d'une telle pollution en hydrocarbures, qu'elle a dû être fermée à la fin de l'année 1999. D'après la DRIRE-Guadeloupe, la production annuelle de déchets industriels avoisinerait 5000 tonnes par an et serait constituée à près de 90 % de déchets d'hydrocarbures.

Quand on sait qu'il n'existe actuellement aucune usine permettant de traiter ou de recycler ce type de déchets, les pollutions semblent inévitables. Des mesures réalisées dans la baie de Fort-De-France (Martinique) et dans le Grand Cul-de-Sac Marin (Guadeloupe) ont révélé des teneurs en zinc, cuivre, plomb, cadmium, vanadium, nickel, cobalt à des taux supérieurs aux seuils de toxicité généralement admis pour la faune et la flore sous-marines. Si les peintures antifouling utilisées pour protéger les coques des navires peuvent expliquer les fortes teneurs en zinc et en cuivre, tout porte à croire que les autres métaux lourds pourraient provenir des huiles de vidanges, des effluents urbains ou du nettoyage du matériel industriel utilisé à proximité des baies et des culs-de-sac.

De plus, si les industries lourdes participent activement à l'appauvrissement faunistiques et floristiques des baies, il ne faut pas négliger les actions ponctuelles de certains entrepreneurs qui, pour se débarrasser de quelques hectolitres d'hydrocarbures ou d'huiles usagers, n'hésitent pas à les déverser dans les rivières ou en bordure côtière. Rappelons que l'article 8 de la loi sur l'eau n° 92-3 du 3 janvier 1992 stipule que "sont interdits ou réglementés les déversements, écoulements, jets, dépôts directs ou indirects d'eau ou de matière et plus généralement tout fait susceptible d'altérer la qualité des eaux et du milieu aquatique".

De même, certains "accidents" (en Martinique, le 27 mars 1993, 20 m3 de mazout se sont mystérieusement échappés d'une cuve et ont pollué toute la partie sud de la baie de Fort-De-France. Cette nappe d'hydrocarbures a entraîné la mort de centaines de poissons, de crustacés et a pollué l'eau de la baie) servent, en réalité, à évacuer des produits toxiques dont les propriétaires ne savent que faire.

En réalité, quelle que soit l'origine de la pollution industrielle, les conséquences sont les mêmes : diminution de la ressource halieutique, augmentation du taux de mortalité des coraux et désertification progressive des fonds marins.

La pollution urbaine

© Photos P.Saffache & P. Lachassagne

Bien que moins médiatique, la pollution urbaine est tout aussi nocive. En Martinique, cette pollution résulte d'un réseau de collecte des eaux usées insuffisant.

À titre d'exemple, les cinq communes qui enserrent la baie de Fort-De-France totalisent plus de 170000 habitants, alors que les dix stations d'épuration actuellement en service sont prévues pour un peu plus de 130000 habitants. Certains quartiers ne sont donc pas raccordés au réseau de collecte des eaux usées et de nombreuses maisons individuelles ne disposent pas de fosses septiques ; des effluents usagés sont donc déversés dans les rivières via la baie de Fort-De-France. Ces eaux polluées favorisent la prolifération d'algues filamenteuses qui étouffent progressivement les coraux. À cela s'ajoute l'influence de la décharge communale de la Trompeuse (Fort-De-France), située en bordure littorale, dont les lixiviats ( lixiviat, de lixiviation, action qui consiste à passer un solvant à travers un produit déposé en couche épaisse. Par extension, le lixiviat est le produit de cette opération. dans le cas d'une décharge. II s'agit des eaux de pluie ou de ruissellement chargées de produits toxiques) alimentent régulièrement la baie en produits toxiques (métaux lourds, etc.).

En Guadeloupe, la situation est tout aussi alarmante puisque la décharge de la Gabarre, la plus grande de l'île, évacue quotidiennement ses lixiviats dans la rivière Salée via le Grand Cul-de-Sac Marin. Si ce phénomène est connu, notons que de nombreuses décharges sauvages situées en bordure côtière ou le long de ravines alimentent quotidiennement les baies en métaux lourds, en matières organiques et en divers autres polluants.

La pollution urbaine résulte aussi du faible nombre de stations d'épuration efficientes. Au début des années 90, sur 20 stations d'épuration en service en Guadeloupe, seule une dizaine traitait convenablement les eaux usées.

La dispersion de l'habitat est aussi une cause majeure de pollution, puisque de nombreux riverains ne s'équipent pas de fosses septiques ou disposent de fosses inadaptées donc inefficaces.

Quelques solutions réalistes

S'il est vrai que les sanctuaires coralliens se sont progressivement transformés en de véritables cimetières sous-marins, cela résulte de politiques de gestion environnementales inadaptées. Pour réduire l'hyper-sédimentation et la pollution, il ne faut plus se contenter de n'intervenir qu'en aval, comme cela a été pratiqué durant de nombreuses années aux Antilles françaises. En réalité, s'il y a envasement en aval, c'est qu'il y a érosion en amont ; il faut donc tout mettre en œuvre pour limiter l'érosion des versants, ce qui induira, à terme, une réduction des transports sédimentaires et parallèlement une diminution du ruissellement des eaux pluviales chargées en engrais, en pesticides, etc. L'une des actions prioritaires pourrait être de reboiser les surfaces dénudées, de façon à les stabiliser ; une meilleure surveillance des défrichements et des industries installées en bordure côtière semble aussi s'imposer. Les contrevenants pourraient alors faire l'objet d'amendes suffisamment élevées pour être dissuasives.

© Photos P.Saffache & P. Lachassagne

À terme, les coraux devraient être moins résistants et par conséquent beaucoup plus vulnérables face aux assauts des houles cycloniques et aux maladies d'origine bactérienne.

La sauvegarde de l'environnement corallien devrait être l'une des priorités du prochain millénaire.

Les hommes sauront-ils se servir de leur cerveau pour permettre la sauvegarde du patrimoine naturel et garantir un développement durable ...

© Photo Patrick Lachassagne

A voir absolument : le site "http://naturaliste.net".