Planète

La grande pharmacopée de la nature

Dossier - Menaces sur la biodiversité
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La biodiversité ne se résume pas à l'inventaire des espèces, pour la déchiffrer, il faut avoir une approche globale du vivant, des micro-organismes, animaux, végétaux, qui intègre les trois niveaux que sont les gènes, les espèces et les écosystèmes.

  
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Entre 40 % et 70 % des médicaments proviennent des substances naturelles - plantes, organismes marins, micro-organismes -, car elles présentent une incroyable diversité moléculaire. Les plantes en particulier : les 350 000 espèces répertoriées dans le monde représentent un réservoir unique de molécules aux vertus thérapeutiques.

Trouver de nouvelles molécules naturelles ou découvrir les propriétés insoupçonnées de celles connues pour soigner l'être humain et l'animal constitue donc un formidable enjeu. Cependant, on ne connaît qu'environ 5 % de la flore. Première mission, donc : inventorier le vivant. C'est le choix de l'Institut de chimie des substances naturelles (ICSN) du CNRS : « Pour étudier la diversité chimique, nous nous dirigeons vers des pays dont la végétation est riche et peu connue », raconte Thierry Sévenet, responsable du pôle Substances naturelles de l'ICSN.

La plupart des pays du Sud souhaitent qu'un laboratoire les aide à explorer leur environnement végétal, à condition qu'un accord prévoie un partage équitable des retombées scientifiques et une formation pour les jeunes chercheurs de ces États. Le choix d'une région du globe peut s'effectuer selon deux critères : la chimiotaxonomie (recherche des plantes en fonction d'une appartenance botanique) ou l'ethnopharmacologie (enquête sur les utilisations traditionnelles des plantes).

Ensuite, il faut se rendre dans les pays partenaires, récolter les plantes, les sécher, les broyer, les fractionner, en extraire les principes actifs. Un vrai travail de fourmi qu'effectuent les chercheurs français en Malaisie, au Vietnam, à Madagascar et en Nouvelle-Calédonie où ils sont présents au sein du Laboratoire des plantes médicinales. Une fois glanées, les molécules de ces richesses végétales sont étudiées puis testées, afin de déterminer les plus actives dans certaines pathologies : cancer, Sida, maladies neurodégénératives. Une démarche qui a donné naissance au Taxotère, analogue de synthèse du taxol et extrait de l'if européen : un médicament efficace pour traiter les cancers du sein et de la prostate notamment, mis au point par l'équipe de Pierre Potier, alors directeur de l'ICSN.

Que les partisans de la conservation de la biodiversité se rassurent : dans le cas du Taxotère, comme couramment désormais, il a suffi de quelques feuilles prélevées sur l'arbre pour mettre au point une molécule performante. La plante fournit le modèle d'une molécule active qu'on pourra ensuite modifier pour en faire un médicament. Dès qu'une plante a donné cette molécule « tête de série », toutes les espèces qui lui sont proches seront examinées pour trouver des analogues chimiques plus actifs.

Même philosophie pour les trois unités de recherche Pierre Fabre / CNRS regroupées au sein de l'Institut de sciences et de technologies du médicament de Toulouse. Parmi elles, l'unité de Chimie des substances naturelles bioactives possède une collection d'extraits obtenue à partir de plus d'une dizaine de milliers d'échantillons de plantes, d'invertébrés marins, de micro-organismes, tandis que le Centre de criblage pharmacologique réalise le criblage haut débit de cette «extractothèque ».

« Nous misons beaucoup sur cette recherche en partenariat public-privé pour identifier de nouveaux médicaments, dans le domaine du cancer, particulièrement. C'est d'ailleurs une collaboration entre le CNRS et les laboratoires Pierre Fabre qui a abouti au développement de la Navelbine », déclare Jean-Édouard Gairin,

Laurent Meijer, de la Station biologique de Roscoff, crible quant à lui les molécules extraites d'éponges de mer et d'invertébrés prélevés en Bretagne et en Polynésie. Objectif : identifier les molécules qui permettraient de lutter contre des maladies comme Parkinson, Alzheimer, le paludisme et le cancer. Parmi les espoirs de son équipe : la roscovitine, en phase d'étude clinique pour un traitement contre le cancer et les inflammations rénales et en phase d'étude préclinique pour un traitement des maladies dégénératives. Et les bromo-indirubines, tirées des murex de Méditerranée, testées contre Alzheimer et le diabète. Ces bromo-indirubines permettraient d'élaborer des lignées de cellules souches pour ne pas recourir à des embryons.

Les plantes sont aussi à l'origine d'Innodia, « start-up » créée il y a quatre ans pour développer des recherches menées par le Centre de pharmacologie et biotechnologie pour la Santé. En collaboration avec les Laboratoires Monal, l'équipe s'intéressait à une plante, le fenugrec, dont la culture et l'usage sont très répandus sur le pourtour méditerranéen et en Inde. Son action antidiabétique est connue depuis plus de 2 000 ans, et l'utilisation de sa graine est encore fréquente, notamment en Afrique du Nord. En analysant son contenu, les chercheurs ont identifié un acide aminé particulier (la 4-hydroxyisoleucine) qui permet, s'il est donné à l'animal diabétique, de réguler finement sa glycémie. Les chimistes du CNRS à Strasbourg ont réussi la synthèse totale de cette substance active.

Par Stéphanie Bia "Journal du CNRS"