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Manque d'eau en Espagne : vers une pénurie ?

Dossier - Géopolitique et guerre de l'eau
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L’eau est devenue un enjeu géopolitique majeur. La guerre de l’eau fait rage dans le monde : au Moyen-Orient, mais pas seulement. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est par exemple concernée par ce type de conflit. Alors que les réserves s’épuisent, les États, notamment la France et l’Espagne, espèrent améliorer leur gestion de l’or bleu.

  
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L'Espagne est-elle victime de son « hydroschizophrénie » ? Le pays consomme beaucoup d'eau et, pour répondre aux besoins, l'Èbre et le Tage ont fait l'objet d'aménagements. Peut-on parler de pénurie ? La question de l'approvisionnement de Barcelone en eau a, par exemple, longtemps posé problème. Un projet de transvasement du Rhône dans la ville a même été envisagé avant d'être abandonné suite à la mise en service d'une usine de dessalement.

Cette page se base sur des écrits d'Octavi Marti (Courrier de l'Unesco, abrégé et modifié).

Voir aussi cet article de la géographe Marie François paru dans la revue Géocarrefour, à propos de la pénurie d'eau en Espagne. Il est expliqué que, « en Espagne, l'eau est considérée comme un facteur primordial de développement. Sa rareté a suscité depuis plusieurs siècles un discours, relayé par les médias, qui a accompagné la réalisation de grandes infrastructures hydrauliques. Cette politique de l'eau, axée sur l'accroissement de l'offre, a été considérée comme une réponse aux demandes en eau, sans jamais les analyser ni les gérer. Les thèmes de la sécheresse et de l'aridité sont utilisés comme armes de propagande au service d'une politique d'accroissement de l'offre d'eau ».

Vue panoramique du Tage, à Tolède, en Espagne. © Diliff, CC by 2.5

L'Espagne consomme beaucoup trop d'eau. Pour répondre aux besoins, le gouvernement privilégie les solutions techniques, comme le transvasement de l'Èbre. Mais de nombreuses voix dénoncent ce projet et le gaspillage de la ressource. La principale mesure envisagée dans ce plan est de dévier une partie du débit de l'Èbre— un milliard de mètres cubes par an — vers des zones de sécheresse conjoncturelle ou structurelle, toutes situées sur la côte méditerranéenne.

Carte d'Espagne. © DR

La région de l'Aragon se sent spoliée. Ce que les gens n'admettent plus, c'est le principe qui a présidé à la politique espagnole de l'eau depuis un siècle et que l'on peut résumer ainsi : prenons l'eau là où elle est et reversons-la là où elle manque.

Campagne d'Aragon. © DR

Des fleuves clés : l'Èbre et le Tage

Les hydrologues affirment que depuis 25 ans, le bassin de l'Èbre a cessé d'être excédentaire. Mais cela est bien peu par rapport à leur argument principal : le transvasement de l'Èbre est tout simplement inutile.

Pour le professeur d'histoire économique Enric Tello, la solution serait « de réorganiser l'offre » d'eau : pourquoi continuerait-on de subventionner l'irrigation de cultures qui sont déjà subventionnées et, qui plus est, sont souvent excédentaires. Cette « hydroschizophrénie » viendrait des écarts énormes entre les prix de l'eau d'irrigation (un peseta le m3 !) et de l'eau utilisée en ville ou par l'industrie. Alors, pourquoi ne pas rapprocher ces prix ? Les agriculteurs paient l'eau en fonction de la superficie à irriguer, ce qui signifie que les pertes ne sont pas pénalisées.

Carte de l'Èbre. © DR

La réponse pourrait tenir à un détail ! c'est du siège de la fédération patronale des travaux publics et non de son ministère... que le ministre de l'Environnement a présenté le projet ! Mais l'administration admet qu'il faut geler la superficie irriguée — près de 3,5 millions d'hectares — mais défend le transvasement de l'Èbre et parle de mettre en chantier la construction de plus de 70 nouvelles retenues d'eau sur huit ans. Tout cela entre en contradiction avec une directive de l'Union européenne, qui considère chaque bassin hydrographique comme une unité de gestion spécifique, ce qui exclut les transvasements d'un bassin vers un autre.

L'Espagne, avec ses 1.070 grands barrages, est le pays au monde qui, proportionnellement à sa superficie, compte la plus importante surface recouverte par de l'eau des barrages. Or, beaucoup d'entre eux sont inutiles. La meilleure preuve en est que pendant des mois, ils ne contiennent que 5 à 10 % de leur capacité théorique.

Transvasement du Tage vers le Segura et irrigation des cultures

Dans les années 60, l'Espagne a entrepris un premier grand transvasement, celui du Tage vers le Segura (à l'est). Sur le papier, il s'agissait de faire passer 600 millions de m3 d'eau d'un bassin à l'autre. Mais en 1999, la Castille (arrosée par le Tage) n'acceptait plus de céder que 40 millions m3, soit moins de 10 % du volume prévu initialement. Que s'était-il passé entre-temps ?

Le Tage. © DR

D'une part, dans les régions riveraines du Tage la culture du maïs (encore lui !) avait proliféré : pour irriguer les 150.000 ha de maïs, il faut non seulement surexploiter les eaux souterraines mais pomper davantage d'eau du Tage. D'autre part, dans la région de Murcie, qui bénéficie du transvasement le biologiste José Luis Benito constate que le transvasement du Tage a rendu structurelle et permanente une sécheresse qui n'était jusque-là qu'épisodique.

Cette situation conduit E. Tello à réclamer, au nom du développement durable, un changement de politique agricole. Si l'eau d'irrigation n'était pas 100 fois moins chère que l'eau à usage industriel, les cultures inadaptées au climat seraient abandonnées.

Économiser et réutiliser l'eau reviendrait moins cher : l'aménagement de Barcelone pour les Jeux olympiques de 1992 a nécessité la fermeture de vieilles industries très gourmandes en eau, la ville a vu augmenter le niveau de sa nappe phréatique, à tel point qu'il a fallu pomper pour éviter que le métro et les parkings souterrains ne soient inondés ! L'industrie, rentabilité oblige, a compris mais pas les pouvoirs publics : un autre grand problème doit être résolu : celui des conduites obsolètes. À Saragosse, le réseau de distribution fuit tellement que la consommation d'eau ne varie pas entre le jour et la nuit ! Autre exemple : le canal impérial de Jucar est construit en terre, d'où d'énormes pertes par filtration.

Le transvasement de l'Èbre est un remède technique inefficace pour des problèmes culturels, sociaux, politiques et économiques. Les défenseurs de l'environnement craignent la disparition du delta de l'Èbre, la deuxième réserve écologique du pays. De plus, depuis la fin du XIXe siècle, l'apport de sédiments de l'Èbre a diminué de 95 %. Du coup, l'Etat doit investir 100 millions de dollars pour rajouter du sable sur les plages...

Caractéristiques de l'Èbre

Le bassin de l'Èbre, de forme triangulaire, naît tout près de l'Atlantique (les monts cantabriques) pour s'élargir du côté de la Méditerranée après avoir passé les chaînes catalanes dans de superbes gorges. Son fameux delta couvre 320 km². Il représente une des zones humides les plus importantes d'Europe. Cependant, une riziculture intensive occupe près de 60 % de sa surface.

Riziculture dans le delta de l'Èbre. © DR

L'homme, implanté depuis longtemps dans le bassin de l'Èbre, est responsable d'un important déficit hydrique. Les prélèvements pour l'irrigation sont nombreux et il est soustrait au fleuve environ 300 m3/s, son débit naturel devrait donc s'élever à 745 m3/s au lieu des 430 actuels ! D'importantes infrastructures hydroélectriques sur le bassin de l'Èbre fournissent à l'Espagne 50 % de son électricité !

Longueur : 928 km. Surface du bassin : 85.550 km². Débit moyen annuel : 426 m3/s en 1994 (soit 22 % de réduction par rapport à 1971). Principaux affluents : Aragon, Cinca, Sègre, Jalon.

Caractéristiques du Tage

Le Tage mesure 940 km de long, part des montagnes à l'est de Madrid et draine la partie centrale de la péninsule Ibérique. Il coule au NW, passe la Meseta du centre de l'Espagne et Tolède et forme une partie de la frontière hispano-portugaise, pour se jeter dans l'océan à Lisbonne.

Son cours passe par de très impressionnantes gorges et est parsemé de nombreux barrages à vocations hydroélectrique et d'irrigation. On fait actuellement des tentatives pour reboiser les régions entourant le fleuve qui a deux affluents principaux, l'Alagon et le Jarama.

Rio Jarama. © DR

Le projet de transfert de l'eau du Rhône à Barcelone

Le projet de transvasement du Rhône à Barcelone est promu depuis 1995 par la compagnie française BRL (Société mixte d'aménagement du Bas-Rhône et du Languedoc) qui possède jusqu'en 2056 une concession de l'État français sur un droit d'eau du Rhône. Il prévoit la construction d'une canalisation enterrée de 330 km, destinée à transférer 15 m3/sec (1.300.000 m3/jour) d'Arles à Barcelone. Voici quelques caractéristiques de ce projet :

  • Longueur : 330 km de long (200 km en France, 130 en Espagne) ;
  • Débit : 15 m3/sec (1.300.000 m3/jour) ;
  • Tunnel de 4 km sous le Perthus ;
  • Canalisations de 2,80 m de diamètre ;
  • 5 ou 6 unités de pompage ;
  • Consommation d'électricité : 700 millions de kilowatts heures/an.
Plan de l'aqueduc Rhône-Espagne. Le projet a finalement été abandonné. © DR

Le gouvernement voulait alors avancer très vite avec le PHN. Il fit adopter une loi au parlement qui est complètement contradictoire avec la Directive cadre sur l'eau de l'Union européenne (celle-ci a été intégrée dans la législation espagnole en 2004).

On reste ahuri devant de telles divagations surtout quand on sait que le coût du m3 est le double de celui de l'eau obtenue par désalinisation... et que des économies d'eau substantielles peuvent être réalisées par une gestion adéquate et rigoureuse. Le projet a finalement été abandonné ; en 2009, une usine de dessalement a ensuite apporté la solution au problème de l'approvisionnement en eau de Barcelone.