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États-Unis et Canada : les Grands Lacs

Dossier - Géopolitique et guerre de l'eau
DossierClassé sous :développement durable , Incontournables , Eau

L’eau est devenue un enjeu géopolitique majeur. La guerre de l’eau fait rage dans le monde : au Moyen-Orient, mais pas seulement. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est par exemple concernée par ce type de conflit. Alors que les réserves s’épuisent, les États, notamment la France et l’Espagne, espèrent améliorer leur gestion de l’or bleu.

  
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Exportations, détournements et dérivations de cours d'eau : les États-Unis sont complètement boulimiques en eau et sont persuadés que leur argent peut assurer leur approvisionnement, mais les choses peuvent changer, notamment en ce qui concerne les Grands Lacs...

Seul le point de vue (défensif) du Canada est présenté ici, par Louise Vandelac, tel que publié dans la revue Recto Verso no 289, de mars-avril 2001, à propos des Grands Lacs. La suppression de certaines parties du texte, assez long, est indiquée par des (...).

« Avant d'examiner les risques de nous voir dépossédés, il faut rappeler premièrement que l'exportation massive, en termes écosystémiques, ne constitue pas une solution viable. Il n'y a pas, en tant que tel, de surplus d'eau dans un écosystème (...) "Les grands débits sortant des Grands Lacs procurent un apport en eau douce nécessaire à des lieux de pêche aussi éloignés que le golfe du Maine" (CMI, 1999).

Kew Beach, sur le lac Ontario, près de Toronto, au Canada. © John Vetterli, CC by-nc 2.0

Néanmoins, dans la mesure où la pression des États-Unis pour s'alimenter dans nos eaux se fait pressante, il faut s'assurer de tous les outils tant pour la protéger que pour évaluer rigoureusement les impacts à long terme de toute ponction et détournement massif. (...) Dans le cas des Grands Lacs, l'opposition farouche à tout projet d'exportation massive d'eau en vrac par dérivation tient au fait que le renouvellement de ce réservoir est inférieur à 1 % par année, déjà absorbé par les activités industrielles et urbaines.

Deuxièmement, l'exportation massive d'eau a peu d'intérêt en termes de développement durable. D'autant que les coûts de transport sont prohibitifs par rapport à ceux du dessalement de l'eau de mer. Au mieux, le transport de l'eau étanchera la soif des riches, dans les pays les plus riches sans soulager les populations ni satisfaire les besoins de subsistance et de développement. Concernant les eaux canadiennes, ce sont les États-Unis qui auraient les moyens financiers d'opérations justifiées par les pénuries attribuables à leurs stratégies fautives d'aménagement et de gestion des ressources hydriques.

Paysage des Grands Lacs. © DR

En effet, et troisièmement, c'est d'abord en amont qu'il faut corriger les mauvaises stratégies de gestion hydrique, responsables du manque d'approvisionnement en eau, pour éviter d'engloutir des fortunes et d'aggraver à terme les pénuries d'eau. Les efforts des mouvements "éco-eau-citoyens pan-américains" pour une gestion responsable de l'eau méritent dont d'être encouragés. (...) Avec l'Aléna et la Zléa (accords de libre-échange), le risque, dans les prochaines décennies, de détournements des eaux, du Québec et de Colombie-Britannique surtout, ils découleront notamment des piètres stratégies de gestion des ressources hydriques aux États-Unis.

Carte de la nappe phréatique d'Ogallala. © DR

La nappe phréatique d'Ogallala

L'exemple de la nappe phréatique d'Ogallala est éloquent. Ces eaux souterraines occupent 580.000 km2, autant que le lac Supérieur, dans la zone des Hautes-Plaines. Ces vastes steppes aux climats extrêmes englobent l'ouest du Texas, l'Oklahoma et le Nouveau-Mexique, au sud, le Kansas, une partie du Colorado et le Nebraska, et, au nord, le Dakota-du-Sud. Le pompage de la nappe d'Ogallala a fait de ces plaines semi-arides un des greniers à blé de la planète, qui produit près de la moitié du bœuf états-unien.

D'ici 25 ou 30 ans, la surexploitation tarira cet aquifère ou en rendra l'exploitation prohibitive conduisant alors à un effondrement pour l'agriculture et l'élevage de ces six États et de la douzaine de villes qui en dépendent. Si l'aquifère se tarit, on a envisagé de détourner de l'eau du golfe du Mississippi, à travers quatre grands fleuves et 150 rivières, nécessitant l'énergie de douze centrales nucléaires de taille moyenne, un projet de milliards de dollars, calcule M. De Villiers. Plan encore plus insensé, poursuit-il, des spécialistes de la planification hydraulique ont envisagé de détourner le cours des fleuves canadiens se jetant dans l'océan Arctique vers le sud et les Grands Lacs, réaménageant ainsi tout le continent nord-américain, un plan que personne ne juge faisable.

La Commission mixte internationale du Saint-Laurent et des Grands Lacs affirme aussi qu'il n'y a pour l'instant aucun projet sérieux de dérivation majeure ni de prélèvement d'eau important par camion ou par navire-citerne. Mais on ne peut ignorer la pression des secteurs agroalimentaire et industriel états-uniens pour accéder aux eaux canadiennes et mexicaines (...).

Vue satellite des Grands Lacs. © Nasa

La gestion de l'eau des Grands Lacs entre les États-Unis et le Canada

Ces éléments fonctionnent bien pour le moment mais les tensions entre les deux pays sont perceptibles à plusieurs égards. La discussion reste courtoise entre scientifiques mais les pressions politiques constituent un danger potentiel comme nous venons de le voir.

La Commission mixte internationale (CMI) intervient dans la gestion binationale des ressources hydriques des Grands Lacs en siégeant aux trois commissions de régularisation des Grands Lacs et en assumant au Canada la responsabilité principale de leurs activités quotidiennes, qui se répercutent sur l'exploitation des grandes centrales hydroélectriques, sur la navigation commerciale, sur la navigation de plaisance et encore sur le plan de régularisation des niveaux et des débits sortants du lac Ontario et du fleuve Saint-Laurent, sur le potentiel d'habitat du poisson, l'érosion et les inondations...

Bassins versants des Grands Lacs. © DR

Stations de jaugeage internationales (SJI)

Une station hydrométrique, ou station de jaugeage, est un emplacement où l'on enregistre systématiquement les mesures de niveau d'eau ou les mesures de niveau d'eau et de débit.

Depuis 1909, le Canada et les États-Unis travaillent de concert à la surveillance des eaux dans les bassins versants frontaliers. En vertu du Traité des eaux limitrophes (1909), les stations de surveillance requises pour déterminer le volume d'eau qui traverse la frontière Canada-États-Unis ou pour surveiller le niveau d'eau dans les plans d'eau communs sont appelées "stations de jaugeage internationales". C'est également dans le cadre de ce Traité qu'a été constituée la Commission mixte internationale (CMI, voir ci-dessus ses attributions).

Par la suite, deux lois fédérales, la Loi du Traité des eaux limitrophes internationales (1911) et la Loi sur les ouvrages destinés à l'amélioration des cours d'eau internationaux (1955) et quelque 32 traités, conventions et accords sur les eaux ont été établis, entraînant une hausse importante du nombre de stations hydrométriques dans les bassins communs. En 1985, on a réalisé une étude détaillée qui déterminait quelles stations hydrométriques situées dans les bassins versants limitrophes étaient considérées comme essentielles par les deux pays et qui ont alors obtenu la désignation officielle de "stations de jaugeage internationales" (SJI). Selon le guide, une station ne peut être désignée comme station de jaugeage internationale que par l'un ou l'autre des processus suivants

  • approbation en appui aux activités de la CMI ;
  • approbation diplomatique bilatérale.

Cette étude a permis de désigner officiellement 79 stations au Canada (57 stations de mesure du débit et 22 stations de mesure du niveau d'eau) et 62 aux États-Unis (38 stations de mesure du débit et 24 stations de mesure du niveau d'eau) comme stations de jaugeage internationales.

Surveillance de la qualité de l'eau. © DR

(...) Ces stations sont exploitées conformément aux normes et procédures du pays hôte. Au Canada, les normes nationales sont établies et décrites dans le Programme des relevés hydrologiques du Service météorologique du Canada. Les données et les renseignements fournis par ces stations sont examinés par les deux pays et partagés de bon gré. »

Références : Bruce, J. et B. Mitchell, 1995. Élargissement des perspectives relatives aux problèmes hydriques, Programme canadien des changements à l'échelle du globe, Rapport no IR95-1.

Bien entendu les problèmes sont les mêmes de l'autre côté du continent et, même si nous y sommes moins sensibles parce que c'est très loin, nous allons nous arrêter un peu sur le problème du Colorado à la page suivante de ce dossier.