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Hasankeyf et le barrage d’Ilisu, en Turquie

Dossier - Géopolitique et guerre de l'eau
DossierClassé sous :développement durable , Incontournables , Eau

L’eau est devenue un enjeu géopolitique majeur. La guerre de l’eau fait rage dans le monde : au Moyen-Orient, mais pas seulement. La frontière entre les États-Unis et le Mexique est par exemple concernée par ce type de conflit. Alors que les réserves s’épuisent, les États, notamment la France et l’Espagne, espèrent améliorer leur gestion de l’or bleu.

  
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La construction de structures hydrauliques comme les barrages a un impact sur l'environnement. Parfois, ces projets impliquent la disparition de villages entiers ou de sites archéologiques. En Turquie, le projet d'Anatolie du Sud-Est (GAP) implique la construction du barrage d'Ilisu. Celui-ci menace la ville de Hasankeyf et ses vestiges historiques de disparition. Reportage.

NB : ce reportage a été réalisé en 2006. En 2009, l'Allemagne, l'Autriche et la Suisse ont annoncé qu'elles se retiraient financièrement du projet de construction du barrage d'Ilisu (en raison du risque de violation du droit humain) mais le projet est toujours en cours.

Hasankeyf est un des lieux d'occupation les plus antiques de la région, avec des vestiges historiques d'importance majeure, dont les plus anciens datent de 5.000 ans. Cependant, si le barrage d'Ilisu est mis en place, 57 localités disparaîtront sous les eaux et plus de 16.000 personnes seront chassées des terres de leurs ancêtres.

Habitations troglodytes à Hasankeyf, en Turquie. © Nevit Dilmen, CC by-nc 2.0

Un village troglodyte remarquable

Hasankeyf, c'est le village troglodyte le plus remarquable de la Mésopotamie par l'importance et l'ancienneté de ses grottes. C'est aussi une ancienne place forte romaine, érigée pour faire face aux marches ennemies de l'Empire perse. C'est enfin une capitale médiévale qui abrita deux des plus prestigieuses dynasties de la région : les Kurdes ayyoubides et les Turcs artoukides.

C'est en longeant le Tigre, au départ de Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan, que nous atteignons cette ville, en parcourant la vallée, bientôt condamnée par les eaux. Sur la route, nous rencontrons peu d'habitations, quelques troupeaux, quelques paysans, beaucoup de barrages et de contrôles policiers.

Aujourd'hui, le Kurdistan est un pays presque désert : la guerre qui a duré quinze ans entre le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et le gouvernement turc a déjà causé la destruction de près de quatre mille villages et provoqué l'exode de millions de Kurdes.

Le Kurdistan, c'était autrefois des montagnes boisées et giboyeuses - mais aujourd'hui brûlées et dont la pierre affleure de terre -et des pâturages fertiles dont la transhumance animait la vie quotidienne des villages. Aujourd'hui, aucun arbre, aucune pâture n'anime un pays pourtant fertile.

Tour du XIIe siècle, à Hasankeyf. © DP

La forteresse et les montagnes de Hasankeyf

L'immense citadelle en ruines, perchée sur un rocher, domine la ville et la vallée. C'est la forteresse qui a donné son nom à la ville. Point de jonction entre plusieurs vallées, la citadelle permettait de contrôler les communications entre l'Anatolie, la Haute-Mésopotamie et la Syrie du Nord.

Mais le monument le plus spectaculaire et le plus important, puisqu'il est à l'origine même de la ville, ce sont les deux montagnes de Hasankeyf, dans lesquelles les constructions se mêlent de façon indissociable aux éléments naturels. Ces montagnes sont en effet truffées de grottes et de cavernes dont certaines auraient cinq mille ans et remonteraient donc à l'époque néolithique.

C'était une ville à part, au-dessus de l'autre ville, ce que nous confirment l'importance et la splendeur des monuments qui restent. C'est un dédale de salles souterraines ou extérieures, dont les fenêtres s'ouvrent soudain sur le vide, à une hauteur vertigineuse, ou des pans de murs effondrés et béants semblent avoir été ouverts exprès pour laisser voir la vallée et les prés en fleurs. En nous enfonçant dans de simples trous sombres creusés dans le roc, nous débouchons souvent sur des salles splendides à coupole et décor sculpté.

C'est dimanche aujourd'hui et de nombreuses familles se promènent, parlent kurde, turc et même arabe. Beaucoup de personnes viennent voir, intrigués par nos relevés et nos prises de vue, nous parlent du barrage, de leur attachement à cette ville... Elles semblent fonder leur dernier espoir sur la campagne internationale, dont le retentissement ne parvient pas à les rassurer...

Le haut de la montagne, ainsi que les parties supérieures de la citadelle et quelques grottes habitées : c'est tout ce qu'il restera, dans peu de temps, du passé de Hasankeyf, si le barrage d'Ilisu est construit.