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Patrick Blandin : Quelles notions recouvre la biodiversité ?

Dossier - La biodiversité, un enjeu mondial, une question de société
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Depuis le Sommet de la Terre de Rio en 1992, qui faisait suite à la conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement en 1972 et au rapport Bruntland 1987, la biodiversité est reconnue comme patrimoine commun de l'humanité.

  
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Patrick Blandin est Professeur du Muséum national d'histoire naturelle, ancien directeur de la Grande Galerie de l' Évolution, qui fut membre d'une commission spécialisée du Cemagref ainsi que du comité scientifique et technique nous livre ici son point de vue sur la biodiversité et quelques unes des grandes questions qu'elle soulève aux sociétés aujourd'hui.

Quelles notions recouvre la biodiversité ?

Le terme « biodiversité » évoque la diversité des espèces à la surface du globe. Titre d'un colloque tenu aux USA en 1986 et du livre qui en est issu en 1988, ce terme s'est répandu dans le grand public après le Sommet de la Terre.

Si la notion de diversité des espèces au sein des écosystèmes remonte aux années 40, la diversité du vivant s'appréhende aujourd'hui de façon plus complexe : on distingue la diversité écologique qui correspond aux différents milieux dans un paysage, la diversité en espèces d'un écosystème et enfin la diversité génétique au sein d'une espèce, distribuée entre différents individus. Ces trois niveaux de diversité sont tous à prendre en considération, car ils sont interdépendants.

Un débat se développe dans les années 60 : la diversité des espèces dans une communauté garantit-elle sa stabilité ? Les controverses se poursuivent jusqu'à la fin des années 70. En fait, dans une perspective évolutionniste, l'important est de constater que la biodiversité actuelle est héritée de l'histoire et constitue l'unique potentiel d'évolution pour l'avenir.

D'où l'inquiétude provoquée par la disparition des espèces, qui a pris une nouvelle dimension dans les années 80, avec l'ampleur des pertes liées notamment à l'intense déforestation des forêts tropicales : on a alors commencé à parler de « crise » de la biodiversité. Cette prise de conscience a permis la signature, au Sommet de la Terre, de la convention internationale sur la diversité biologique. Cet évènement remarquable dans l'histoire de l'humanité n'a pas clos pour autant un débat complexe, où se confrontent les points de vue sur l'importance de la biodiversité, sur ses usages possibles, sur son appropriation...A travers le monde, selon les situations culturelles, sociales et économiques, les points de vue sont divers, voire divergents. Les pays « du Nord », s'ils revendiquent légitimement un rôle pionnier dans la conservation de la nature, ne peuvent occulter leurs responsabilités dans la crise de la biodiversité, y compris dans les pays « du Sud ». Ceux-ci, de leur côté, posent la question de l'appartenance des richesses, effectives ou potentielles, que représente la biodiversité portée par leurs territoires.

Comment les scientifiques se situent-ils dans le débat ?

Schématiquement, deux courants émergent. Pour de nombreux scientifiques, notamment des systématiciens, des biogéographes, des spécialistes des inventaires, c'est la biodiversité dans sa totalité qui compte, chaque espèce étant importante. Pour d'autres, principalement des écologues, la question centrale est celle des fonctions de la biodiversité, ce qui conduit à se demander si toutes les espèces sont indispensables. Cette interrogation ouvre la porte à l'idée que des espèces pourraient être inutiles, et ne mériteraient donc pas que l'on s'impose de les conserver. On est ainsi en présence de deux cultures, voire de deux idéologies. Sollicités pour aider la décision publique, les scientifiques peuvent donc apporter des éclairages différents, parfois contradictoires.

Comment aborder la biodiversité entre connaissance scientifique et projet de société ?

Depuis l'ouvrage fondateur de Linné (1758), seulement un million cinq cent mille espèces ont été identifiées et nommées. Or il y en aurait 10 millions, voire beaucoup plus ! Nombreux sont ceux qui pensent qu'au rythme actuel des destructions beaucoup d'espèces vont disparaître avant que les scientifiques aient pu les inventorier.

La question qui se pose dès lors aux humains est : « sachant que la biodiversité diminue, que voulons-nous en faire ? » et le débat oppose les tenants du « tout être vivant a une valeur en soi et mérite respect » et ceux du « un être vivant ne nous intéresse que s'il rend des services aux humains ». L'apparition de cette notion, très anthropocentrée, de « service rendu » par la biodiversité est assez récente. Qui décide alors de l'utilité ou de l'inutilité, de tel gène, de telle espèce, de tel écosystème ? Inévitablement, la biodiversité soulève des questions philosophiques, éthiques, interférant avec le champ du spirituel et du religieux.

Face à cela, la responsabilité des scientifiques n'est-elle pas d'expliquer en quoi et comment la biodiversité peut être un potentiel d'évolution, aux différents niveaux d'organisation auxquels elle s'appréhende ?

La nature est en perpétuel changement. Le vivant s'adapte et grâce à cela survit, et ce parce qu'il est divers. Si nous diminuons la biodiversité, ne réduisons-nous pas le potentiel d'adaptation et donc d'évolution ? Mais, poussée à l'extrême, une vision « conservationniste » ne serait-elle pas contradictoire, car fixiste ? A-t-on des références dans le passé pour définir pour l'éternité ce que serait, dans un territoire, la « bonne » biodiversité ? Comment porter un jugement sur l'arrivée, spontanée ou provoquée, de nouvelles espèces dans une région ? C'est pourquoi certains plaident en faveur d'une « éthique évolutionniste » qui serait à inventer, d'une approche philosophique qui permettrait de donner une valeur éthique au changement ou à l'évolution.

« Avec quelle biodiversité voulons-nous vivre demain ? » serait alors la vraie question.

Le devenir de la biodiversité apparaît ainsi comme un élément essentiel de tout projet de société, projet construit au travers de débats assurant la confrontation des idées, dont celles que les scientifiques doivent apporter, grâce à une connaissance croissante - mais jamais achevée - de la biodiversité.