Une planche représentant Nephila komaci réalisée par les auteurs et publiée dans la revue PlosOne. A gauche (A), une femelle, sans les huit pattes. En B, la même, vue de profil. La petite barre horizontale donne l'échelle et représente un centimètre. En C et D, les parties génitales de la femelle et dessous (E et F), l'organe copulateur du mâle (de C à F, la barre horizontale représente 0,5 millimètre). © M. Kuntner/J. A. Coddington/PlosOne

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La plus grande araignée du monde est une femelle, forcément une femelle

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Elle vit en Afrique et appartient au genre Nephila, célèbre pour ses grands gabarits. Nephila komaci bat le record des tisseuses de toile avec près de 12 centimètres. Du moins les femelles car les mâles, eux, sont des nains, en comparaison. Ce cas a offert l'occasion d'une intéressante étude génétique sur cette curieuse évolution séparée entre les deux sexes.

La première découverte de cette impressionnante araignée remonte à 1978 mais personne ne l'avait alors décrite comme une espèce nouvelle. En 2000, Matjaž Kuntner, un zoologiste slovène, en a étudié un exemplaire, pieusement conservé dans un musée, celui du Plant Protection Research Institute, à Pretoria, en Afrique du Sud. L'aranéide appartenait manifestement au genre Nephila, créé par Linné en 1767 et qui s'est ensuite enrichi de 150 espèces, la dernière ayant été décrite en 1869. Toutes sont de bonnes tailles et savent tisser de belles toiles circulaires (ce que ne font pas toutes les araignées). Elles en détiennent le record de dimension avec des diamètres qui atteignent un mètre. Kuntner a fait du genre Nephila sa spécialité... jusqu'à affirmer qu'en réalité, tous les individus décrits ne représentent pas 150 mais seulement 15 espèces. La conclusion n'est pas si étonnante car les araignées présentent des différences très grandes entre individus, qui gênent beaucoup le taxonomiste.

Avec Jonathan Coddington (National Museum of Natural History, Washington, Etats-Unis) et d'autres collègues, Kuntner est parti à la chasse aux Nephila en Afrique du Sud. Revenus bredouilles, les scientifiques ont émis l'hypothèse que l'espèce avait peut-être disparu. Mais un spécimen a été découvert en 2003 dans un musée de Vienne, en Autriche, provenant de Madagascar. La recherche s'est alors poursuivie dans 37 musées du monde parmi 2.500 spécimens. Mais pas de trace de la belle. Finalement, il y a quelques années, un mâle et deux femelles ont été récupérés par un zoologiste d'Afrique du Sud dans le Tembe National Elephant Park.

Matjaž Kuntner et Jonathan Coddington ont enfin pu étudier à loisir l'aranéide mystérieuse et viennent de la décrire dans un article de la revue PlosOne. Il s'agit bien, selon eux, d'une nouvelle espèce, qu'ils ont baptisée Nephila komaci, en hommage à un ami de Kuntner, Andrej Komac, qui venait de décéder dans un accident.

Chez les araignées de la famille des néphilidés, les messieurs sont – beaucoup – plus discrets que leurs compagnes. On voit ici, à gauche, un mâle de l'espèce Herennia multipuncta surpris en plein repos sur le dos d'une femelle. Les champions du genre appartiennent au genre Nephila. A droite, un mâle de N. pilipes se promène sur le dos de l'élue de son cœur. © M. Kuntner/J. A. Coddington/PlosOne

Mâles et femelles : à chacun leur vie, à chacun leur évolution

Découvrir une nouvelle espèce d'araignée n'a rien d'exceptionnel. Pour environ 41.000 espèces connues, quatre à cinq cents sont décrites chaque année. Mais celle-ci est particulière. Le corps des femelles mesure près de 4 centimètres (33 à 40 millimètres de longueur pour les spécimens étudiés). Avec les pattes, N. komaci atteint 10 à 12 centimètres, ce qui en fait actuellement la plus grande araignée tisseuse de toile (d'autres, comme les mygales, font mieux). Mais la caractéristique la plus frappante est la différence de taille entre les deux sexes. Les mâles, en effet, sont à peu près cinq fois plus petits. Le corps de celui trouvé en Afrique du Sud est large de un centimètre et demi, sans les pattes, donc. Cette différence est commune dans le genre Nephila et chez certaines espèces, ce dimorphisme sexuel est même encore plus marqué.

Les deux chercheurs ont pu étudier les filiations génétiques de l'espèce et remonter à l'évolution des tailles chez les individus des deux sexes. Leur conclusion est qu'elles se sont modifiées au fil des générations de manière complètement indépendante entre les deux sexes. La différence de taille actuelle est plutôt à interpréter comme le gigantisme des femelles que comme le nanisme des mâles.

Selon eux, les femelles les plus grandes échappent davantage à la prédation et un seuil existerait à 28 millimètres (pour la longueur du corps). Chez les mâles, les petits sont avantagés parce qu'ils acquièrent plus tôt la maturité sexuelle et qu'ils sont plus agiles. Mais ils sont aussi désavantagés lorsqu'il s'agit de se battre avec des mâles plus grands qu'eux convoitant la même femelle.

Les deux chercheurs estiment que des études sur des populations suffisamment grandes seraient fructueuses pour étudier ce genre d'évolutions parallèles. Mais la rareté des observations montre que l'espèce nouvelle est peut-être rare ou en danger.