Planète

Les manchots royaux menacés par le réchauffement climatique

ActualitéClassé sous :zoologie , manchot royal , Aptenodytes patagonicus

Ces oiseaux sont bien plus dépendants qu'on le pensait de la température de l'eau. C'est ce que vient de révéler une remarquable étude sur l'archipel de Crozet, étalée sur neuf ans, dans laquelle 450 manchots ont été suivis individuellement grâce à un marquage électronique et un repérage par des antennes enterrées.

Les manchots royaux sont d'excellents nageurs, atteignant couramment entre 3 et 12 km/h (d'après B.M. Culik et al, J. of Exp. Biology, 1996). © David Beaune

En tant que prédateur marin au sommet de la chaîne alimentaire, le manchot royal (Aptenodytes patagonicus) constitue un bon indicateur de l'évolution des ressources. Depuis longtemps, des scientifiques surveillent les populations vivant sur l'île de la Possession, dans l'archipel de Crozet, à l'est des Kerguelen, par 46° de latitude sud, dans l'océan Indien mais non loin de l'océan Austral (ou Antarctique). Ces oiseaux peuvent être facilement suivis à terre et sous l'eau quand on les équipe d'un matériel radio. Mais, malgré leur grande taille (mesurant entre 85 et 95 centimètres, ils sont juste un peu plus petits que les manchots empereurs du continent antarctique), les manchots royaux supportent mal ces petits appareils, attachés à une patte, qui ralentissent leur nage. Le taux de survie peut diminuer de moitié pour les animaux qui les portent. C'est ce qu'a démontré Yvon Le Maho, directeur du Département d'écologie, physiologie et éthologie à Institut pluridisciplinaire Hubert Curien, et membre de l'Académie des sciences.

Lui et l'équipe mise en place pour cette nouvelle étude s'y sont pris autrement, mettant en jeu des moyens de grande envergure, qui ont impliqué plusieurs organismes, comme l'Ipev (Institut Paul-Emile Victor), le Muséum d'Histoire Naturelle, le Centre d'écologie fonctionnelle et évolutive (Station biologique de la Tour du Valat) et l'université d'Oslo.

Sur l'île de la Possession, 450 manchots ont été marqués à l'aide d'une minuscule étiquette électronique ne pesant que 0,8 gramme, implantée sous la peau. Pour suivre les animaux, des antennes ont été enterrées sur leur trajet habituel, entre l'endroit où ils se mettent à l'eau et la zone où ils séjournent. Reliées à un ordinateur, elles détectaient en permanence les allées et venues de chacun des manchots marqués, reconnus individuellement. Ce dispositif est sans équivalent dans le monde. Avec ce principe, les manchots n'étaient pas gênés dans leurs déplacements sous l'eau et le suivi a pu être permanent sur une longue période. L'étude a duré neuf années, pendant lesquelles ont été mesurés le taux de survie des animaux marqués, ainsi que le succès reproductif. Pendant tout ce temps, les informations météorologiques et océanographiques ont été compilées pour corréler les variations du climat avec les observations des populations.

Les manchots royaux ont une vie difficile, pas moins que leurs cousins antarctiques popularisés par le film La marche de l'empereur. Le cycle complet de la reproduction, depuis la saison des amours jusqu'au nourrissage du petit est plus long que l'été austral. De plus, les pontes ne sont pas synchronisées dans la colonie et s'étalent sur quatre mois. © Yvon Le Maho

0,26 ° C en plus et la survie diminue de 9 %

Les résultats de ce long travail viennent d'être publiés dans l'édition du 11 février 2008 des Pnas. La conclusion la plus étonnante est l'extrême dépendance du taux de survie vis-à-vis de la température de l'eau de mer en surface.

Sous l'effet du phénomène d'El Niño, des variations climatiques importantes affectent ces régions. Les périodes de réchauffement y induisent une baisse de la production planctonique et toute la chaîne alimentaire s'en ressent. Les manchots royaux, dont le cycle reproductif est très long (voir la figure), sont particulièrement affectés par ces variations. Les résultats montrent que l'effet des périodes de réchauffement diffère selon le moment où elles surviennent par rapport à ce cycle. Mais surtout, on ne soupçonnait pas à quel point une minuscule élévation de température de l'eau de surface peut réduire le taux de survie : d'après l'équipe, celui-ci diminuerait de 9 % pour une élévation de la température de l'eau de 0,26 °C.

Or, cette valeur est bien plus faible que celle retenue par le Giec (Groupe d'Experts Intergouvernemental sur l'Evolution du Climat), qui table sur 0,2 °C par décennie dans les années à venir et de 0,73 °C à la fin du siècle. Dans l'article scientifique, les auteurs concluent : « Nos résultats suggèrent que les populations de manchots royaux courent un risque élevé d'extinction d'après les prévisions de réchauffement global ».