Les grands singes savent qu'un autre peut croire non pas la réalité mais ce qu'il pense être la réalité. © Laura Kehoe (université Humboldt, Berlin)

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Les grands singes savent quand une personne se trompe

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AFP WASHINGTON

Une expérience menée chez des grands singes montre qu'ils sont capables de comprendre que quelqu'un se trompe quand il dispose d'informations fausses. Une évidence pour un être humain mais pas pour un animal, ni même un bébé. Nos proches cousins disposent clairement d'une intelligence sociale.

  • Des bonobos, des chimpanzés et des orangs-outans du zoo de Leipzig ont été soumis à une expérience dans laquelle des humains risquaient ou non de se tromper selon les informations dont ils disposaient.
  • Ces grands singes, observés par oculométrie, ont su deviner ce que ferait la personne.
  • Cette capacité, liée à la théorie de l'esprit, se trouve ainsi confirmée chez ces primates.

Les grands singes, comme les bonobos, les chimpanzés et les orangs-outans, sont apparemment capables, comme les humains, de deviner quand une personne se trompe, ont constaté des chercheurs. « Comprendre quand quelqu'un d'autre croit quelque chose de faux est un signe de cognition sociale avancée et les scientifiques pensaient que les grands singes n'avaient pas cette capacité », expliquent ces primatologues dans leur étude publiée le 5 avril dans la revue américaine Plos One.

Ces scientifiques, menés par David Buttelmann, du Max Planck Institute for Evolutionary Anthropology, en Allemagne, sont parvenus à cette conclusion en soumettant 34 primates du zoo de Leipzig à un test mis au point pour des enfants âgés d'un an et demi. Dans cette expérience, une personne place un objet dans une des deux boîtes situées devant lui, et ce en présence d'un grand singe. Ensuite une deuxième personne sort l'objet pour le mettre dans une autre boîte puis verrouille les deux boîtes.

Dans le premier cas de figure, le sujet numéro un reste dans la pièce et voit que l'objet a été déplacé, sachant exactement où il se trouve. Dans le second, la deuxième personne sort de la pièce et ignore que l'objet a été changé de place. Lorsqu'elle revient, elle cherche à ouvrir la mauvaise boîte.

Le singe qui savait comment déverrouiller les deux boîtes pouvait décider laquelle ouvrir pour ces deux personnes pendant le test. Les chercheurs ont observé qu'à l'instar des jeunes enfants, ces primates avaient clairement aidé davantage la personne qui se trompait. Ce comportement suggère qu'ils utilisent leur compréhension de ce qu'une personne pense être la réalité pour décider de l'aider ou pas, expliquent ces chercheurs.

Des orang-outans à Sabah, sur l'île de Bornéo. Ces grands primates sont, comme nous, des animaux sociaux aux interactions interindividuelles complexes. © shalamov, Istock.com

Les grands singes imaginent ce que pensent les autres

« Cette recherche montre pour la première fois que les chimpanzés, les bonobos et les orangs-outans peuvent s'appuyer sur leur compréhension de fausses croyances pour venir en aide aux autres », estime David Buttelmann. Si ces observations sont confortées par d'autres expériences, cela signifiera que les grands singes, comme les humains, pourraient être capables de comprendre la pensée des autres dans le cadre d'interactions sociales, concluent ces scientifiques. C'est ce que l'on appelle la théorie de l'esprit.

Ce n'est pas la première expérience de ce genre. Une autre recherche américano-japonaise, publiée fin 2016 dans la revue américaine Science, suggérait déjà la capacité de ces primates à deviner les intentions d'autres individus ou de comprendre ce que quelqu'un peut voir ou pas. Cette capacité apparaît chez les humains à partir de quinze mois. Futura avait présenté ce travail.

[...] la différence entre l'esprit de l'Homme et celui des animaux les plus supérieurs n'est certainement qu'une différence de degré et non d'espèce.  Charles Darwin

Pour cette recherche, ces scientifiques ont utilisé l'oculométrie, une technique d'enregistrement du mouvement des yeux (utilisée aussi pour les enfants en bas âge) qu'ils ont appliquée à une quarantaine de primates, dont 19 chimpanzés, alors qu'ils leur montraient deux courts-métrages. Dans le premier film, un humain armé d'un gourdin poursuit un acteur déguisé en King Kong qui se réfugie dans l'une des deux bottes de foin à proximité. Puis King Kong change de cachette d'abord sous le regard de l'homme, puis quand ce dernier ne le voit pas.

Dans le second film, King Kong cache une pierre dans une boîte sous les yeux d'un homme, puis la déplace à plusieurs reprises sous le regard — ou non — de l'humain, qui tente de la récupérer dans les deux cas. Grâce à l'oculométrie, ces scientifiques ont pu déterminer que ces primates ont le plus souvent regardé vers l'endroit où l'acteur croyait — à tort — trouver la pierre ou King Kong. Ces singes ont même prédit la réaction de l'acteur sans que ce dernier ne donne d'indices, comme un regard ou un mouvement, selon les chercheurs.

Les résultats de toutes ces expériences abondent dans le sens d'une réflexion de Charles Darwin, le père de la théorie de l'évolution en 1871. Il écrivait « qu'aussi importante soit-elle, la différence entre l'esprit de l'Homme et celui des animaux les plus supérieurs n'est certainement qu'une différence de degré et non d'espèce ».