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En chantant l'amour, la chauve-souris se fait poète

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Qui l'eût cru ? Le chant d'amour de la chauve-souris mâle est si complexe qu'on y décèle une syntaxe et des variantes d'une population à l'autre. Un chant si séduisant que nous ouvrons avec ces vocalises notre Mois de l'amour...

Kirsten M. Bohn, du Département de biologie (université Texas A&M), s'intéresse aux interactions sociales chez les chauves-souris, grandes chanteuses et aimant beaucoup la vie en groupe. © Par courtoisie de Bryan Eagle

Elle chante si vite et si haut dans les aigus que l'oreille humaine n'entend que des cris indistincts. Pourtant, si on prend soin d'enregistrer puis d'écouter au ralenti, il en surgit une mélopée. Et si on analyse le chant, alors apparaît une vraie chanson d'amour avec, croirait-on, paroles et musique...

D'amour, oui, car c'est le mâle qui chante ainsi, pour séduire les femelles et éloigner les concurrents. Comme chez les oiseaux, les mâles chantent pour réserver un territoire durant la saison des amours. Les autres mâles y sont interdits de séjour mais les femelles sont les bienvenues, pour peu qu'elles soient séduites par la romance du propriétaire.

Les Molosses du Brésil aiment vivre ensemble... et aussi chanter. © Kirsten M. Bohn

Enregistrements pirates

Aux États-Unis, l'équipe de Kirsten M. Bohn a cherché à décrypter cette mélodie. « Les chauves-souris sont de parfaites candidates pour étudier les échanges vocaux des Mammifères, nous explique la chercheuse, du Département de biologie à l'université Texas A&M. Il existe à peu près 1.100 espèces de chauves-souris et presque toutes sont sociales. De plus, ces animaux ont un système auditif et vocal complexe, utilisé pour l'écholocation, et il n'est pas surprenant qu'il soit aussi utilisé pour la communication sociale. »

Pendant trois ans, les biologistes ont enregistré les cris du Molosse du Brésil (ou Tadaride du Brésil), alias Tadarida brasiliensis, et ce dans deux populations. L'une est une colonie captive d'environ 60 individus, maintenue depuis dix ans par Barbara Schmidt-French (aujourd'hui au sanctuaire Batworld) à Austin, au Texas. Une autre colonie, sauvage celle-là, a été étudiée à Kyle Field, à l'université Texas A&M... dans le complexe sportif destiné aux étudiants. Entre 100.000 et 250.000 chauve-souris vivent là et leurs performances sonores ont été recueillies pendant plusieurs années. Au total, 412 chants ont pu être intégralement enregistrés et disséqués après numérisation.


Une chauve-souris mâle (T. brasiliensis), devant ses appartements personnels, chante pour attirer les femelles. L’enregistrement a été ralenti huit fois mais l’oreille humaine a encore bien du mal à distinguer les détails de la chanson, composée de notes puisées dans un petit répertoire et agencées selon des règles que nous sommes loin de comprendre. © Film réalisé par l'équipe de Kirsten BohnDepartment of Biology, Texas A&M University, États-Unis/JihelFS, Youtube

Poésie lyrique et syntaxe chez les chiroptères

Résultat : l'équipe y a découvert des syllabes, des phrases et des règles de syntaxe ! Le Molosse du Brésil, expliquent les auteurs, connaît trois phrases : le gazouillis, le trille (succession de deux notes voisines répétées) et le bourdonnement. Chacune se compose de sons brefs, soigneusement choisis dans un répertoire de quatre syllabes. Un gazouillis, par exemple, se compose d'un mélange de deux types de syllabes, des courtes (5 millisecondes) et plutôt simples, à fréquences descendantes, et des longues (17 millisecondes), plus complexes.

Ces syllabes ne se succèdent pas au hasard, mais selon quelque chose qui ressemble à un code. Par exemple, 80 % de syllabes longues sont précédées de syllabes courtes. Les chants, enfin, semblent obéir à des règles syntaxiques : certaines successions de phrases sont préférées à d'autres et varient d'ailleurs d'un individu à l'autre. En revanche, entre les deux populations étudiées, les mêmes règles semblent être suivies.

Ceci est un chant d’amour pour conter fleurette aux Molosses du Brésil femelles (Tadarida brasiliensis). Il est composé de quatre phrases : un gazouillis (Chirp), un bourdonnement (Buzz), un trille (Trills) et un autre bourdonnement. On remarque que le gazouillis est composé de sons courts (les syllabes A, descendantes) et des syllabes longues et complexes (B). Dans le trille, la succession de notes hautes et basses forment une sinusoïde. La chanson se termine par un long bourdonnement, interminable (presque 250 millisecondes !). Les Molosses mâles n’utilisent pas toutes les combinaisons possibles de phrase : il existe une syntaxe. © Kirsten M. Bohn et al./PloSone

Comment séduire une femelle

La même structuration s'observe pour les deux autres familles de phrases, le trille et le bourdonnement. Là encore, les détails acoustiques et les règles suivies diffèrent très peu entre Austin et College Station. En décortiquant tous ces chants, l'équipe a mis en évidence trois règles de syntaxe en vigueur chez les Molosses du Brésil. Si vous aussi vous voulez séduire une T. brasiliensis femelle, il faut :

  1. Commencer le chant par un gazouillis ;
  2. Composer un chant basé sur l'un des ordres suivants : gazouillis-trille-gazouillis, gazouillis-trille-bourdonnement et gazouillis-bourdonnement-trille. Un gazouillis-bourdonnement-gazouillis, par exemple, conduirait à un résultat désastreux ;
  3. Varier la composition à l'aide de successions de trilles et de bourdonnements (mais, s'il vous plaît, pas de gazouillis).

Comme le soulignent les auteurs, le même genre d'ordre imposé ou de répétitions de certains éléments à l'exclusion d'autres existent également chez les oiseaux. Confrontés au même problème - communiquer entre individus - et disposant du même genre d'équipement acoustique, les chauve-souris et les oiseaux ont abouti aux mêmes principes généraux...

Comment décoder la signification de ces chants ? Chez une autre espèce (Saccopteryx bilineata, Saccopteryx à deux raies), une précédente étude avait montré que le succès reproductif d'un mâle dépend de la longueur et de la fréquence de ses bourdonnements. Chez les Molosses du Brésil, les bourdonnements sont plus longs lorsqu'ils sont émis lors d'une confrontation avec un autre mâle ou pour défendre un territoire. Cette vocalise exprimerait donc l'agressivité et la capacité du mâle à maintenir ses droits et son territoire. Les chercheurs avancent l'hypothèse que les quelques différences notées entre deux populations pourraient ainsi provenir des variations des statuts sociaux des mâles chanteurs.

L'équipe texane entend bien poursuivre son travail, « selon les fonds dont nous disposerons », nous confie Kirsten Bohn. Le projet est de mener le même travail sur d'autres espèces mais aussi,  de « déterminer les structures neurales activées pour la production de ces sons ». On comprendra alors mieux, et même physiologiquement, la poésie chantée des chiroptères...