Le poisson qui marche, filmé en Indonésie, cherche sa nourriture sur le fond sableux. Deux rayons de ses nageoires pectorales lui servent à dégager des morceaux de nourriture ou des proies enfouies, et peut-être à avancer. © Éméric Benhalassa, National Geographic, YouTube

Planète

Ce poisson qui marche pose une colle aux scientifiques

ActualitéClassé sous :zoologie , paléontologie , dipneuste

Ce poisson marche-t-il ? Oui, peut-être. À quelle espèce appartient-il ? On ne sait pas. Filmé par un plongeur en Indonésie, il surprend les scientifiques qui se sont penchés sur ces images.

  • Un petit poisson semblant marcher sur le fond a été filmé en mer, de nuit, à Bali.
  • Il appartient au genre Minous, ce qui le rapproche des poissons-pierre mais son aspect évoque plutôt les rascasses. Son espèce n'a pas pu être déterminée.
  • Ses pattes fines sont en fait des parties de nageoires. D'autres espèces s'en servent, de manière semblable, pour sentir ou disperser le sable du fond, afin d'y débusquer de la nourriture.

Au large de Bali, en Indonésie, Émeric Benhalassa, un cuisinier français, plongeur amateur, a filmé, de nuit, un curieux poisson ressemblant à une rascasse et semblant marcher sur le fond. C'est ce qu'explique National Geographic, qui diffuse cette vidéo étonnante.

L'animal pose sur le fond sableux de fines pattes dans un mouvement qui évoque la marche des tétrapodes terrestres. Sur les toutes premières images, les « jambes » droite et gauche suivent un mouvement en opposition, comme les nôtres, et l'animal semble pousser sur elles. Mais la nageoire caudale est aussi en mouvement. Par ailleurs, ces fausses pattes sont connues chez bien d'autres espèces.

Ce sont des filaments pectoraux, en fait des rayons séparés des nageoires pectorales dont ils font partie. Certaines rascasses en sont dotées et s'en servent, non pour marcher mais pour fouiller le sable et y dénicher de la nourriture. D'autres espèces, bien éloignées, en disposent aussi, comme les « capitaines », du genre Polydactylus, appelés ainsi, justement, à cause de ces filaments qui rappellent les galons des officiers.

La vidéo filmée par Émeric Benhalassa, à Bali, et commentée par National Geographic. Les commentaires, en anglais, expliquent que ce poisson ressemble à un stingfish. Ce nom anglais, signifiant « poisson piquant », désigne plusieurs espèces, notamment les rascasses et les poissons-pierre. Les commentaires détaillent ensuite les hypothèses de quelques experts consultés, pointant vers le genre Minous de la famille des Synancéidés, par exemple M. trachycephalusM. pictus... ou une inconnue. Pour les sortes de pattes, il est précisé qu’il s’agit en fait de rayons séparés des nageoires pectorales. © National Geographic, YouTube

Ce poisson-marcheur est un cousin du poisson-pierre

Cette vidéo d'amateur, bien filmée, intéresse les ichtyologistes car l'animal est difficilement attribuable à une espèce connue, selon les experts qui ont observé les images. Ils s'accordent pour en faire un Scorpéniforme, grand groupe (un ordre dans la classification traditionnelle) de poissons vivants sur le fond. Le consensus provisoire, d'après National Geographic, conduit au genre Minous, dans la famille des Synancéidés, à laquelle appartient le dangereux poisson-pierre, et non aux Scorpénidés, la famille des rascasses. Quant à l'espèce précise, elle n'est pas identifiable, selon les spécialistes consultés. Peut-être, même, n'est-elle pas connue.

Un poisson peut-il vraiment marcher sur le fond ? Oui, sans doute, et ce n'est pas une première. Certaines rascasses, on l'a vu, agitent le sable de cette manière. Quant au dipneuste, cet étonnant poisson à poumons, il marche vraiment, comme l'avait montré une étude de 2011. Mais celui-là est particulier car il est un « sarcoptérygien », un groupe auquel nous appartenons nous-mêmes dans la classification phylogénétique, ainsi que tous les tétrapodes, des grenouilles aux oiseaux. Les chercheurs avaient alors montré que le mouvement de la marche de ce dipneuste était exactement celui des tétrapodes.

On ne saurait oublier les blennies, remarquables poissons vivants sur les berges. Leurs nageoires pectorales sont devenues des pattes (très différentes de celles des sarcoptérygiens) et leurs servent à marcher hors de l'eau, où elles passent de longues heures.

Pour en savoir plus

En vidéo : Protopterus annectens, le poisson qui se sert de ses pattes comme un tétrapode

Article de Bruno Scala publié le 14 décembre 2011

Des scientifiques ont montré qu'un poisson sarcoptérygien - un protoptère - est capable de marcher à la manière d'un tétrapode, en utilisant ses nageoires. Ce caractère serait donc antérieur aux tétrapodes, les vertébrés sortis de l'eau il y a 365 millions d'années.

Les poissons, depuis longtemps, défient la taxinomie. On y trouve des êtres disparates, par exemple les agnathes, sans mâchoire, que sont les myxines et les lamproies, et qui diffèrent assez largement des autres. Plus connus, les chondrichtyens rassemblent les requins et les raies, avec leur squelette en cartilage. Les vrais vedettes sont les actinoptérygiens, de la sardine au thon, en passant par les poissons les plus communs, et dont les nageoires sont montées sur de fines aiguilles (d'où leur nom).

Mais on trouve aussi parmi les poissons d'étranges animaux, les sarcoptérygiens, caractérisés par des nageoires lobées, plus ou moins charnues, ressemblant à des pattes. Ce sont les cœlacanthes et les dipneustes, dont le corps abrite curieusement des poumons. Ces sarcoptérygiens sont d'ailleurs très proches des tétrapodes, animaux à quatre membres (amphibiens, reptiles, mammifères et oiseaux). Selon la classification phylogénétique, nous, tétrapodes, sommes des sarcoptérygiens.

Protopterus annectens, un sarcoptérygien vivant en Afrique, est capable de marcher. © Bff, cc by 2.5 dérivé de Mathea, cc by sa 3.0

Connaître les relations entre les poissons sarcoptérygiens et les tétrapodes permet de mieux comprendre les étapes évolutives qui ont mené à la sortie de l'eau et à l'adaptation aérienne.

Une équipe de chercheurs de l'université de Chicago a ainsi analysé la locomotion du dipneuste Protopterus annectens. Ils se sont rendu compte que ce protoptère était capable de marcher sur le fond de l'eau en s'appuyant sur ses nageoires et en élevant son corps. Il semble donc marcher comme le fait un animal à quatre pattes. Leurs résultats sont publiés dans Pnas.

Quand la marche est-elle apparue ?

Il avait déjà été remarqué que les cœlacanthes, cousins des dipneustes, ont tendance à nager de la même manière que les tétrapodes marchent. Ce qui indique que certains traits propres à la marche étaient déjà présents avant même la séparation entre les sarcoptérygiens et les tétrapodes.

En revanche, les cœlacanthes ne marchent pas. C'est pourquoi les scientifiques ont voulu vérifier si l'utilisation des nageoires comme appendice de déplacement sur un substrat solide était une caractéristique présente chez les dipneustes. Et la réponse est oui, en tout cas chez P. annectens.

Le dipneuste Protopterus annectens prend appui sur ses nageoires pour soulever son corps et se déplacer. © King et al., 2011, Pnas

Cette espèce est capable de se déplacer en marchant sur ses fines nageoires. Les chercheurs ont montré que ce poisson pouvait adopter plusieurs types de mouvements, allant de la marche au saut : de petites propulsions effectuées à l'aide des appendices postérieurs (ou pelviens), ce qui les différencie des poissons actinoptérygiens - qui se propulsent grâce aux nageoires pectorales - et les rapprochent des tétrapodes.

Des fossiles trompeurs

Voilà qui permet d'en savoir davantage sur l'acquisition de la marche chez les vertébrés et sur le passage de la vie aquatique à la vie aérienne. Selon les chercheurs, la transition entre ces deux milieux s'est effectuée en plusieurs étapes dont l'ordre reste encore à établir. Grâce à cette étude, on peut désormais affirmer que la locomotion sur un substrat solide est une caractéristique antérieure à l'apparition de membres digités.

Enfin, cette découverte pourrait remettre en cause quelques analyses, puisqu'elle montre que la locomotion des dipneustes peut laisser des traces fossiles que les paléontologues avaient d'emblée attribué à des tétrapodes. Il faudra peut-être faire marche arrière...