Antoine au travail dans l'archipel des Tuamotu. Les principaux atolls sont Anaa, Manihi, Rangiroa, Fakarava, Hao, Makemo, Tikehau et Mataiva. © Antoine

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Chronique : l'archipel des Tuamotu et ses atolls paradisiaques

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L'approche d'un archipel comme celui des Tuamotu mérite des précautions, car le récif est bas sur l'eau. Si bas que l'on risque de se retrouver échoué sur le corail avant même de l'avoir aperçu, même de jour. Malgré le GPS, les courants imprévisibles qui agitent ces eaux demandent une surveillance particulière.

« Le paradis est à ce prix. » C'est en ces termes que le grand navigateur Bernard Moitessier attirait l'attention sur les particularités, et les difficultés, de la navigation à l'approche des atolls du Pacifique, dans leur passe, et sur les eaux de leurs lagons.

Un paysage de rêve, un calme plat sur le lagon. © Antoine

L'atoll (avec deux L, merci !) est une construction d'origine plus animale que géologique : c'est bien sur les flancs d'une île surgie de l'océan que les minuscules polypes coralliens vivent, s'accrochant aux squelettes de leurs prédécesseurs, finissant par ériger de vastes récifs côtiers à fleur d'eau. L'île centrale s'est ensuite lentement enfoncée dans l'océan, et seule surnage aujourd'hui la couronne corallienne. Les vagues, le vent, des apports de toutes sortes ont créé une ceinture portant des îlots plats caractéristiques, les « motus », entourant un lagon d'une profondeur de quelques dizaines de mètres, et souvent percée — mais pas toujours — d'une ou plusieurs passes.

À Amanu, un corail rond caractéristique. © Antoine

Les polypes ayant besoin d'eau chaude pour vivre, on trouve des atolls dans une grande partie des océans tropicaux. Ils ont, suivant les régions, des spécificités : les atolls des Maldives possèdent de très nombreuses passes, si larges que la navigation y offre peu de difficultés, mais leurs lagons sont moins abrités. Un bon nombre des atolls du monde sont le désespoir des navigateurs, car aucune passe ne donne accès aux eaux calmes, bleu turquoise du lagon, que le marin convoite en vain, ballotté par la houle du large à quelques centaines de mètres seulement de ce paradis interdit.

Un problème de réservoirs qui se vident et se remplissent

Il y a, et c'est souvent le cas aux Tuamotu, ce long archipel qui s'étend sur 1.000 milles du sud-est au nord-ouest, à l'est de Tahiti, un bon nombre d'atolls munis d'une passe, parfois de deux ou trois. L'approche d'un atoll mérite des précautions, car le récif est si bas sur l'eau qu'on risque fort, même de jour de se retrouver échoué sur le corail avant même de l'avoir aperçu : le GPS a révolutionné ce genre de navigation, mais les courants imprévisibles qui agitent ces eaux méritent une surveillance redoublée.

Coraux à fleur d'eau à Makemo et le Banana Split, bateau d'Antoine. © Antoine

L'entrée dans une passe est toujours, comme dans le récit de Moitessier, génératrice d'adrénaline : on a beau calculer en se basant sur l'heure des marées publiée par les services hydrographiques, ou sur l'heure du passage de la lune au méridien de l'endroit, on est toujours surpris de ne pas trouver le courant exactement comme on l'attendait. Il sort encore quand on le voudrait entrant, ou ne cesse jamais de sortir quand plusieurs jours de houle du large ont rempli le lagon, qui se vide alors par la passe à toute heure. À l'intérieur de l'atoll, la vie est beaucoup plus tranquille, le lagon est en général plat, pas de courants traîtres, mais il ne faut pas pour autant relâcher son attention : les lagons sont à des degrés variables truffés de « patates de corail » qu'il faut éviter : on naviguera toujours dos au soleil, assez haut. Et bien que l'ancrage sous le vent d'un motu ressemble assez au paradis, il ne faut pas perdre de vue que si le vent tourne, on risque de devoir changer de mouillage sans attendre qu'un vent costaud venant de l'autre bout de l'atoll — qui se trouve peut-être à 50 milles au vent — ne rende la situation inconfortable, voire catastrophique. Les nouveaux bulletins météo, sous forme de fichiers Grib, graphiques, facilitent la vie dans ce domaine.

Plage dans l'atoll de Makemo, une idée du paradis... © Antoine

Mes ancrages préférés…

Mais qu'on est bien, enfin, à l'ancre par un à trois mètres de fond, sur l'eau aplanie, à deux pas de plages de rêves et de cocotiers doucement balancés par la brise légère. Les Tuamotu comportent un grand nombre de mouillages de ce genre, et la population des atolls est si faible qu'on peut y séjourner des jours, des semaines ou des mois sans voir passer un bateau, voyageur ou local. La religion, les nécessités économiques, le besoin d'être ensemble ont rassemblé la population de chaque atoll dans un ou deux villages, où l'on trouve de la compagnie, un poste médical en cas de besoin, et un ou deux magasins, généralement tenus par un Chinois, où acheter des produits d'alimentation basiques.

Certains atolls ne sont visités que par un petit caboteur, ici appelé goélette, bien qu'il n'ait plus de voiles depuis longtemps. Au cours des 30 dernières années, un bon nombre de ces atolls ont vu se créer un petit aéroport, et la compagnie locale, Air Tahiti, remplit une mission essentielle, transportant les familles ou les enfants jusqu'aux îles possédant collège ou lycée, évacuant les malades ayant besoin de soins à Papeete, apportant le fret aérien ou amenant la poignée de touristes qui séjournent quelques jours dans l'atoll. Moi, je reste rarement plus d'une journée à l'ancre devant les villages, et ravitaillement fait, je mets le cap sur l'un de mes mouillages préférés, où il m'arrive, seul ou avec Francette, de passer des semaines sans pratiquement rencontrer personne, savourant la beauté, la tranquillité d'un commencement du monde, en un de ces lieux qui conservent la splendeur que leur a donné la nature, le créateur ou le polype corallien.

Fou à pieds rouges. Cette espèce niche sur les îles et les côtes océaniques tropicales. Elle hiverne en mer, et il est donc rare de l'observer loin des sites de reproduction, où les individus se rassemblent en grandes colonies. L'œuf unique, de couleur bleu pâle, est pondu dans un nid de branchages sur un arbre. Il est couvé par les deux parents pendant 44 à 46 jours. Le jeune oiseau peut attendre jusqu'à trois mois avant de voler pour la première fois, et jusqu'à cinq mois avant de faire véritablement de longs vols. © Antoine

Îles Maldives, Marshall ou Tuamotu, les atolls du monde entier ont un point commun : ils sont si bas sur l'eau qu'ils seront les premiers à disparaître si le niveau des océans monte ne serait-ce que de deux mètres. Le gouvernement des îles Tuvalu cherche déjà à acheter quelque part dans le monde une île ou une région où reloger sa population. Les habitants des Tuamotu, plus insouciants, sont moins préoccupés, car la Polynésie française comporte un certain nombre d'îles montagneuses qui, elles, surnageront. Alors, en espérant que quelques siècles encore nous séparent du moment où, irrésistiblement, la vitesse de croissance des polypes ne pourra suivre la vitesse de montée des eaux, savourons aussi longtemps que possible la beauté difficile à décrire de ces atolls des Tuamotu, cette lumière incroyablement brute qui fait resplendir le vert indécent des palmes de cocotier, la blancheur étincelante des ailes des goélettes blanches ou Gygis Alba, ou les 1.000 teintes de bleu qui indiquent gracieusement les profondeurs du lagon, facilitant le travail du navigateur. S'il existe vraiment un paradis dans le ciel pour les navigateurs, il doit ressembler éternellement aux eaux calmes d'un vaste lagon des Tuamotu.