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La synesthésie des chimpanzés dévoile un des secrets... du langage

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Comme les humains, les chimpanzés associent des couleurs à certains sons. Voilà une piste pour comprendre l'origine du langage, nous explique le célèbre paléoanthropologue Pascal Picq, interrogé par Futura-Sciences : celle de la synesthésie.

Mais où donc s'arrêtent les capacités cognitives des chimpanzés ? Plus on les étudie et plus ils nous surprennent. © Convex Creative, Flickr, cc by 2.0
  • Les secrets du langage, à découvrir dans notre dossier 

Les grands singes constituent un modèle animal intéressant pour vérifier la spécificité de certaines aptitudes humaines, et notamment les capacités au langage. Un article récent, paru dans Pnas, a mis en avant une qualité intéressante partagée aussi bien par les Hommes que par nos cousins vivants les plus proches.

Chimpanzés (Pan troglodytes) et humains ont été testés selon les mêmes protocoles. Face à un écran, un carré blanc ou noir apparaissait très brièvement (200 ms). Au même moment, un son, aigu ou grave, était diffusé dans la pièce. Il leur fallait ensuite dire si le carré visionné était blanc ou noir. Pour les deux espèces, des résultats similaires apparaissent : les taux de réussite sont les plus élevés quand un carré blanc est associé à un son aigu ou quand un carré noir est présenté en même temps qu'un son grave.

Cette capacité à lier plusieurs éléments sensoriels différents a pour nom la synesthésie. De cette expérience, Vera Ludwig, de l'université de la Charité à Berlin (Allemagne) et première auteur de l'étude, affirme que les chimpanzés détiennent eux aussi cette aptitude à la synesthésie. Si nos deux espèces possèdent une même compétence, alors elles l'ont probablement héritée de notre ancêtre commun, qui vivait en Afrique il y a environ 6 millions d'années. L'anthropologue va même plus loin en affirmant que cette tendance naturelle à associer une fréquence sonore avec des couleurs aurait pu être l'un des facteurs favorisant l'apparition du langage.

Pascal Picq, maître de conférence au Collège de France, est l'un des grands spécialistes internationaux de la paléoanthropologie. Il est aussi connu pour sa volonté de faire tomber l'Homme de son piédestal afin qu'il se considère à sa juste place au sein du royaume du vivant. © My Graal, Flickr, cc by 2.0

« Le langage n’est pas apparu à partir de rien »

Qu'en pense alors Pascal Picq ? Paléoanthropologue de renom au Collège de France, auteur de nombreux ouvrages, y compris sur cette question, il veut bien croire dans l'intérêt d'une telle découverte. « Il faut bien comprendre qu'il n'y a pas un seul module du langage. Par exemple, l'aire de Broca, qu'on sait largement impliquée dans la production des mots, se retrouve également chez les chimpanzés. Le langage n'est donc pas apparu spontanément à partir de rien, mais il s'est construit à partir de différentes capacités cognitives dont nos ancêtres disposaient. Et probablement que ces facultés se retrouvaient déjà chez leurs propres aïeuls. »

Cela n'a rien de surprenant. On connaît quelques exemples de grands singes (Koko la femelle gorille, Kanzi le bonobo ou Washoe la maman chimpanzé, parmi d'autres) à qui l'on a appris des langages, que ce soit la langue des signes ou via un clavier sur lequel les objets symbolisent des mots. Nos cousins sont donc dotés d'une capacité au protolangage, typiquement celui que les enfants en apprentissage utilisent lorsqu'ils n'arrivent pas à faire une phrase complète avec pronom et articles. Désormais, on sait les chimpanzés en plus capable d'associer plus facilement des sons particuliers avec des images.

Homo erectus, ici représenté au Smithsonian Museum à Washington D.C. (États-Unis) vivait entre -1 million d'années et - 300.000 ans approximativement. Il a colonisé l'Afrique, l'Europe et l'Asie et possédait très probablement un langage. © Ryan Somma, Flickr, cc by sa 2.0

Fabriquer un outil, c'est un peu comme parler

« Ces études sont intéressantes parce qu'elles montrent bien que certaines facultés prises individuellement, comme percevoir les sons ou les couleurs, ont finalement des propriétés transverses et peuvent être reliées entre elles lors de certaines activités. Nous, paléoanthropologues, nous servons de capacités impliquées et dans le langage et dans d'autres tâches pour tenter de dater l'époque des premiers mots. Par exemple, la notion de récursivité, quand dans une phrase une idée se trouve enchâssée dans une autre avant de reprendre l'idée principale de la conversation, se retrouve dans la fabrication d'outils. Les bifaces créés par Homo erectus sont récursifs et construits selon un modèle de pensée élaboré. Un outil, ça se construit finalement comme une phrase d'un point de vue cognitif : il y a de l'esthétique, il y a de l'émotion. Si on a les capacités pour faire l'un, alors on sait également faire l'autre. »

Alors, si la synesthésie révélée dans cette expérience ne suffit pas à elle seule à expliquer l'apparition du langage, on comprend bien désormais qu'elle a pu y contribuer, même modestement, en devenant l'une des nombreuses composantes rendant possible une telle prouesse. Grâce à cette capacité de représentation symbolique et probablement à cause du besoin de plus en plus intense de communiquer pour partager ses pensées et inquiétudes, des mots ont pris forme, mais peut-être pas au sens où nous les connaissons. « Si on sait que l'Homme de Néanderthal pouvait articuler comme nous, l'anatomie semble nous montrer que ce n'était pas forcément le cas pour Homo erectus. Mais le langage peut parfaitement s'articuler autrement. Il n'y a qu'à voir les clics des tribus Bushmen du Serengeti ou certains langages sifflés. » Mais toutes ces paroles se sont désormais envolées, et il ne reste que de maigres indices pour se les imaginer.