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Samrukia : le gros oiseau du Crétacé... n'en serait pas un

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Samrukia nessovi n'est pas un oiseau géant du Crétacé, comme l'affirmaient il y a quelques mois et avec grand fracas des chercheurs britanniques. Le paléontologue Éric Buffetaut, interrogé par Futura-Sciences, explique qu'il s'agit d'un ptérosaure banal. Les méthodes d'analyses choisies par les paléontologues britanniques les avaient induits en erreur. Beaucoup de bruit pour pas grand chose...

Les ptérosaures se sont éteints en même temps que les dinosaures, il y a 65 millions d'années. © John Conway, DR

Il y a un peu plus de quatre mois, Darren Naish, paléontologue de l'université de Portsmouth et ses collègues avaient annoncé avoir découvert un morceau de fossile appartenant, selon eux, à la mâchoire d'un gros oiseau ayant vécu au Crétacé, qu'ils avaient appelé Samrukia nessovi. Chose assez originale puisque jusqu'à présent, un seul fossile d'oiseau du Crétacé a été trouvé (Gargantuavis philoinos). Et pour cause, on pense que ces oiseaux ont profité de la disparition des ptérosaures pour émerger, au début du Tertiaire. Ils se faisaient donc rares au Crétacé.

En apprenant la découverte de Naish et ses collègues, Éric Buffetaut, chercheur au CNRS et spécialiste des ptérosaures, avait confié son scepticisme à Futura-Sciences. D'après lui, il ne s'agissait pas d'un oiseau mais d'un ptérosaure.

Récemment, il a publié un article dans Annales de Paléontologie réfutant point par point la découverte de l'équipe de Darren Naish. À partir d'un simple fragment de mandibule, ces chercheurs avaient décelé plusieurs autapomorphies. Cependant, « aucun de ces caractères ne tient la route », selon le chercheur français.

Caractères supposés distinctifs de la mandibule de Samrukia nessovi qui sont en fait des caractères de ptérosaures. A : S. nessovi (d’après Naish et al., 2011) ; B : Santanadactylus araripensis (d’après Wellnhofer, 1985). Échelle : 50 mm. © Buffetaut 2011, Annales de Paléontologie

Samrukia : un ptérosaure banal

« J'ai d'abord regardé s'il ne s'agissait pas d'un oiseau déjà connu, explique-t-il. J'ai donc réalisé des comparaisons et j'ai tout de suite vu que ce n'était pas le cas. Et en élargissant le champ des comparaisons il est devenu évident que c'était un ptérosaure. » Selon lui, il ne s'agit d'ailleurs pas d'une nouvelle espèce : « à première vue, sans doute un azhdarchidé ou un pteranodontidé ».

Dans son article, Éric Buffetaut compare le morceau de mâchoire de S. nessovi avec celle d'un ptérosaure avéré. Et les ressemblances sont plus que frappantes. « Il s'agit d'anatomie comparée basique, s'étonne-t-il. Pourtant les auteurs de l'article ne sont pas des paléontologues débutants. »

En conclusion, « les caractères soi-disant propres aux oiseaux ne le sont pas, comme la fusion des os de la mâchoire, et ceux qui indiqueraient que Samrukia n'est pas un oiseau connu sont en fait des caractères de ptérosaures. C'est pour cette raison qu'ils sont étranges pour un oiseau ».

Cladistique vs anatomie comparée

Comment des scientifiques expérimentés ont-ils pu commettre une telle erreur ? « C'est une dérive de la cladistique, constate Éric Buffetaut. En utilisant cette méthode, les scientifiques ne regardent pas le fossile dans sa globalité, mais recherchent des traits pris isolément afin de créer des cladogrammes qui peuvent être totalement faux. »

Au cours de leur analyse cladistique, qui consiste à étudier les caractéristiques phénotypiques de plusieurs espèces afin d'aboutir à la construction d'un arbre (ou cladogramme), les scientifiques ont pris en compte une quantité très importante de caractères (1.025 exactement), mais ils n'ont pas inclus ceux des ptérosaures. Dans ces conditions, difficile de déceler un quelconque rapprochement entre ces derniers et Samrukia.

Malgré tout, le paléontologue français ne remet pas en cause la bonne foi de ses collègues britanniques : « ils ont dû décider très rapidement qu'il s'agissait d'un oiseau et ils ont cherché uniquement des caractères allant dans ce sens ». Et de conclure son article par une citation de Carola Hicks, historienne décédée l'an dernier : « les gens trouvent ce qu'ils souhaitent trouver et voient ce qu'ils choisissent de voir ».