Planète

Jean-Louis Etienne : survoler l'océan glacial Arctique en dirigeable

ActualitéClassé sous :océanographie , Jean-Louis Etienne , explorateur

La menace climatique ne laisse pas indifférent un des plus grands explorateurs polaires de notre temps, Jean-Louis Etienne. Sa prochaine expédition, actuellement en préparation et qui verra le départ en 2008, consistera à survoler l'Océan Glacial Arctique en dirigeable afin de mesurer l'épaisseur des glaces et l'impact des actions des hommes sur le climat.

Le Pôle Nord n'est situé au niveau d'aucun continent, mais au milieu de l'océan arctique, une mer partiellement fermée et en permanence recouverte d'une croûte de glace. Celle-ci, d'une épaisseur moyenne de 2 à 3 mètres, se déplace continuellement de 4 à 5 kilomètres par jour selon deux directions principales, le courant de Dérive Transpolaire et le Giratoire de Beaufort. Ces mouvements provoquent un effet de cisaillement et des tensions d'une puissance titanesque qui fracturent la banquise, ouvrant des chenaux pouvant atteindre plusieurs centaines de mètres de largeur qui regèlent immédiatement, formant de la jeune glace. En d'autres endroits, les plaques entrent en collision, créant des amoncellements de glace de plusieurs kilomètres en surface, et des lames immergées qui peuvent atteindre 30 mètres de profondeur.

Les deux grands courants de glace qui parcourent l'Océan Glacial Arctique. Crédit: Total Pole Airship.

Cette "vie" de la banquise se traduit par un renouvellement constant des étendues gelées, qui se régénèrent et s'épaississent en hiver, pendant qu'une partie est emportée par les courants en direction du Groenland et de l'Atlantique Nord.

Mais alors que le bilan était en parfait équilibre depuis des temps immémoriaux, les satellites montrent que la superficie de la banquise s'est réduite de 6,5 % par décennie entre 1980 et 2000. Pire, si l'on prend en compte les données jusqu'en 2005, on s'aperçoit que la perte s'accélère considérablement et porte cette moyenne à 8 % par décennie au cours des trente dernières années.

L'épaisseur de la glace subit les mêmes pertes. Au centre de l'Océan Arctique, des relevés effectués entre 1993 et 1997 montrent une réduction de 1,5 mètre, soit 40 % de moins que durant la période 1958 à 1976, où cette valeur était encore stable.

La banquise subit plus que toute autre région du monde les conséquences du réchauffement climatique, essentiellement à cause de la diminution de son albédo, c'est-à-dire de la disparition progressive du pouvoir réfléchissant de la glace sur l'océan. Depuis plusieurs décennies apparaissent de plus en plus de zones d'eau libre qui captent le rayonnement solaire, le libérant sous forme de chaleur et accélérant encore le processus. Selon les experts, si aucune mesure n'est prise, la banquise disparaîtra complètement en été d'ici 2060, ce qui entraînera des changements climatiques considérables dans l'hémisphère nord.

L'expédition

L'expédition de Jean-Louis Etienne, baptisée "Total Pole Airship", aura pour but de mesurer l'épaisseur de la glace avec bien plus de précision que les résultats actuellement obtenus depuis l'orbite, notamment par Envisat et ERS, en raison de sa nature chaotique et de la difficulté de différencier jeune glace et glace pluriannuelle. Cette étude sera aussi nécessaire pour valider les observations futures de Cryosat 2, le satellite de l'ESA consacré à l'étude de la cryosphère qui sera lancé en 2009.

Ces mesures s'effectueront depuis le ciel, à bord d'un dirigeable emportant un EM-bird (Oiseau Electro-Magnétique) un instrument conçu par les ingénieurs de l'Alfred Wegener Institut (AWI), l'institut polaire allemand. Survolant la surface à une altitude de 15 à 20 mètres, cet appareil enregistrera en temps réel le profil de l'épaisseur de la glace.

Principe de fonctionnement de l'EM-bird. Crédit: Total Pole Airship.

Le choix d'un dirigeable se justifie parfaitement par son autonomie de vol, ainsi que sa vitesse de croisière qui répond exactement aux besoins de l'expérience. C'est un modèle russe qui a été sélectionné, un AU30 de la compagnie RosAeroSystems de 54 mètres de longueur, 17 mètres de hauteur et 14 mètres de large formé d'une enveloppe de 5500 m³ gonflée à l'hélium et d'une capacité d'emport de 1200 kg. Particulièrement maniable, un premier exemplaire de cet appareil est utilisé en Russie pour l'inspection des lignes électriques à haute tension.

Accroché sous le dirigeable, l'EM-bird se présente sous la forme d'un cylindre de 3,4 mètres de longueur pesant 120 kg. Celui-ci mesure la profondeur de la couche inférieure de la banquise par induction électromagnétique basse fréquence, tandis qu'un altimètre laser enregistre la distance entre l'appareil et la surface. La différence de valeur donne l'épaisseur de la glace.

L'expédition parcourra la zone du Bassin Central et de la Mer de Beaufort, composées essentiellement d'accumulation de glaces pluriannuelles garantes de l'équilibre climatique de l'hémisphère nord. Les mesures s'effectueront d'avril 2008 à la fin de l'hiver, époque où la banquise est la plus solide et la plus praticable.

Le parcours prévu de l'expédition au-dessus de l'Arctique. Crédit: Total Pole Airship.

Jean-Louis Etienne

Français, médecin de formation, Jean-Louis Etienne a été en 1986 le premier homme à atteindre le Pôle Nord en solitaire, tirant lui-même son traîneau durant 63 jours. En 30 ans, il a participé à de nombreuses expéditions en Himalaya, au Groenland, en Patagonie, dans les régions polaires de l'hémisphère nord et de l'hémisphère sud. Ses expéditions sont toujours le support de programmes d'éducation aux Sciences de la Vie et de la Terre en collaboration avec l'Education Nationale de France, le Centre National de la Documentation Pédagogique, la Cité des Sciences entre autres.

Le dirigeable de l'expédition Total Pole Airship en configuration de vol (vue d'artiste). Crédit: Total Pole Airship.