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Jacques Piccard, le pionnier des grands fonds, est décédé

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Il était l'homme des grandes profondeurs, non seulement océaniques, mais aussi humaines. Jacques Piccard s'est éteint samedi en son domicile de La Tour-de-Peilz, sur les bords du Lac Léman qu'il aimait tant.

Jacques Piccard (haut) et Don Walsh (bas) à bord du Trieste. Crédit : NOAA Ship Collection

Né à Bruxelles le 28 juillet 1922, Jacques Piccard avait d'abord accompli des études d'économie, de physique et d'histoire à l'Université de Bâle (Suisse) avant de rejoindre les projets de son père, Auguste Piccard, inventeur du ballon stratosphérique. Il décide ensuite de poursuivre son œuvre, s'inscrivant dans les pas de ce savant insatiable pour lequel fut inventé le nom si approprié de savanturier, et de s'attaquer cette fois aux grandes profondeurs.

L'épopée du Trieste

En posant son bathyscaphe Le Trieste au fond de la fosse des Mariannes à -10.916 mètres le 23 janvier 1960, l'endroit le plus profond de la planète, Jacques Piccard établissait un record définitif. Mais l'homme, d'une modestie confondante, détestait les records. « Il se plaisait à rappeler qu'il n'était pour rien dans toutes les découvertes rendues possibles par les engins qu'il a conçus. Il disait qu'il était juste le chauffeur du taxi », se souvient son biographe, Jean-François Rubin.

Le bathyscaphe Le Trieste. Crédit : U.S. Naval Historical Center Photograph

Pour Jacques Piccard, un progrès scientifique n'a de raison d'être que mis au service de l'humanité. Sa grande aventure océanique en est l'exemple le plus frappant.

L'histoire débute vers la fin des années 1950, lorsque l'Armée américaine lui demande d'organiser une plongée dans la fosse des Mariannes, plus exactement Challenger Deep. Cet endroit, qui est le point le plus profond du globe, avait été ainsi nommé en l'honneur du navire britannique HMS Challenger, septième du nom, qui l'avait cartographié pour la première fois en 1951, après sa découverte en 1875 par un autre HMS Challenger (cinquième du nom).

Effectuée en compagnie du lieutenant de vaisseau américain Don Walsh, la descente a duré environ 5 heures, au terme desquelles le bathyscaphe se posait enfin sur le fond. Deux drapeaux furent largués, un suisse et un américain. Selon l'exigence de l'armée, le drapeau américain fut déposé légèrement plus haut que le drapeau suisse, ce qui par la suite amusera beaucoup Jacques Piccard, pouvant ainsi affirmer que le drapeau de son pays était allé plus profond.

Challenger Deep, dans la fosse des Mariannes. Crédit NOAA

Mais les implications de cette plongée dépassent largement l'intérêt anecdotique... Dès qu'ils se furent posés, les "océanautes" aperçurent une crevette, puis une deuxième, et enfin un poisson plat d'espèce inconnue. La vie existait donc, et même en abondance (le champ de vision était limité par la puissance des projecteurs), là où on ne s'y attendait pas. Plus tard, cet argument sera décisif dans l'abandon d'un projet consistant à utiliser les fosses océaniques comme poubelles à déchets nucléaires...

Une vie consacrée aux fonds marins

Ecologiste alors que ce mot n'était même pas encore inventé, Jacques Piccard poursuivra sa vie durant le plus grand de ses idéaux, faire prendre conscience au monde de l'importance vitale de la protection des mers et des lacs. En 1963, il construit le mésoscaphe Auguste Piccard, premier sous-marin touristique avec lequel il permet à plus de 32.000 personnes de découvrir le fond du lac Léman. Puis le petit submersible (on dira plus tard sous-marin de poche) F.A. Forel, qui véhiculera des milliers de curieux, dont beaucoup d'enfants, au fond du même lac avant de participer à des expéditions scientifiques. En 1969, un autre mésoscaphe, le Ben-Franklin, lui permettra de parcourir 3.000 kilomètres à la dérive dans le Gulfstream.

Le Trieste au-dessus de la fosse des Mariannes en janvier 1960. Crédit US Army

Toute sa vie, Jacques Piccard rêvera à de nouveaux sous-marins d'exploration scientifique. « Les gens ne s'intéressent pas à l'eau. Pourtant, chaque lac suisse devrait avoir son sous-marin de recherche. L'eau douce est un trésor pour l'humanité. Il faut mieux la connaître pour la protéger » déclarait-il lors d'une interview pour le quotidien suisse Le Matin en 2002. Mais sans cependant se faire d'illusions, car malgré la reconnaissance dont il faisait l'objet depuis sa plongée record, ses recherches se sont toujours heurtées à de sérieuses difficultés financières, au point qu'il n'avait pas hésité à échanger son laboratoire de Cully contre un trois-pièces plus économique... Selon Jean-François Rubin, la raison de ces tracasseries est peut-être son refus obstiné, depuis l'épisode des Mariannes, de travailler pour les militaires.

Le 1er février 2008, neuf mois jour pour jour avant son décès, Jacques Piccard recevait le titre de Docteur Honoris Causa de l'Université Catholique de Louvain (UCL - Belgique) pour avoir repoussé les limites de la science de la Terre. Cette consécration, une de plus pour la famille Piccard et qu'il partageait avec son fils Bertrand, était parrainée par Jean-François Rees, biologiste et spécialiste de la faune des profondeurs à l'UCL.