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Des écodômes pour reloger les sinistrés d'Haïti

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Avec sa structure en arc, cette curieuse maison mise au point par l'architecte Nader Khalili résiste bien aux séismes et, en prime, est aussi écologique qu'économique. Olivier Daniélo en fait la démonstration.

En Ouganda, près du lac Victoria, des écodômes forment un village. © Kelly Hart

Des habitats rapides à construire pour reloger rapidement des millions de personnes et qui résistent aux tremblements de terre, voilà qui serait idéal à Haïti, après le terrible séisme du 12 janvier. Faudrait-il beaucoup d'argent ? Non. La technologie est-elle sophistiquée ? Non. Les matériaux ? De la terre, des gravats et des sacs en plastique. L'idée vient-elle d'un illuminé ? Non. Elle est connue et expérimentée depuis des années en Afrique, en Asie et en Amérique. Olivier Daniélo, responsable du blog Objectif Terre des hommes, nous explique le principe de l'écodôme, une idée toute simple d'un architecte irano-américain.

« Les séismes ne tuent pas. Ce sont les maisons qui font des victimes lorsqu'elles s'effondrent. Si nous construisons des maisons capables de résister aux séismes dans les régions sensibles, les gens auront davantage de chances de survivre si un séisme survient ». C'est ce que l'on peut lire sur le site de Stop disasters, un jeu de simulation créé par l'ISDR (International Strategy for Disaster Reduction), dépendant de l'ONU.

Après une catastrophe naturelle dévastatrice (tremblement de terre, tsunami, incendie, ouragan, inondation...), comment reconstruire rapidement et à faible coût des maisons très solides ?

Nader Khalili, architecte irano-américain et père du concept d'écodôme, a une réponse. « Mes maisons sont construites avec de la terre ou du sable. Elles ne coûtent presque rien. Elles ne peuvent pas prendre feu, elles résistent aux cyclones et aux séismes car elles reposent sur un système d'arcs et n'ont pas d'étage. Un petit dôme en terre peut être construit en trois jours (...). Rien de pire que les maisons carrées en cas de catastrophe naturelle ! »

Prendre une feuille de papier. La placer verticalement : elle tombe. La courber pour obtenir un arc, comme avec les murs des moulins : elle tient toute seule. Les dômes sont encore plus résistants, car il s'agit de systèmes d'arcs en deux dimensions. De plus, un dôme a un rapport surface des murs / volume intérieur plus faible que celui d'une structure carrée ou rectangulaire. Ce grand volume pour une faible surface d'enveloppe réduit la consommation de matériaux de construction ainsi que les échanges thermiques. L'association Dhomus le confirme : « ce type de volume offre une extraordinaire résistance aux tempêtes, ouragans et tremblements de terre. Il présente l'avantage d'être particulièrement économique en énergies de chauffage ou de climatisation et c'est en plus un volume très agréable à vivre ».

L'intérieur d'un écodôme, version luxueuse. Un enduit interne a été appliqué sur les sacs de terre. On remarque que l'ouverture au sommet rend ces habitations très lumineuses. © Association Cal-Earth

La terre au service de l’homme

Mais la pertinence des constructions de Nader Khalili n'est pas seulement d'ordre géométrique. Ces habitations sont construites avec des sacs emplis de terre, d'où l'appellation écodôme, compte tenu de l'excellence de leur bilan environnemental. La terre est disponible sur place à un coût nul. Les sacs adhèrent fortement les uns aux autres grâce à la disposition de fils de fer barbelés entre chaque couche. Sans fil de fer, les sacs glisseraient, mais la combinaison fils de fer - forme en dôme conduit à une structure aussi résistante qu'un bunker.

Les sacs sont emplis de terre humidifiée et disposés au niveau des murs. Le contenu des sacs sèche alors naturellement. On obtient des grosses briques de terre crue, que Nader Khalili a appelées super-adobe, alliance d'un matériau utilisé depuis des millénaires, la terre crue (adobe) et de matériaux modernes : fils de fer barbelé et sacs en polypropylène (d'où le super). L'écodôme en superadobe est un concept tellement simple qu'il en devient génial. Ces matériaux ne craignent pas les attaques d'insectes (dont celles des termites) ni des moisissures. En cas d'incendie, la combustion du polypropylène ne dégage pas de substances toxiques mais uniquement de l'eau et du gaz carbonique. Il convient de placer une ouverture en sommet du dôme pour assurer un renouvellement naturel de l'air intérieur par convection.

Il faut aussi placer un bon revêtement externe afin de protéger le plastique des ultraviolets (le polypropylène est très résistant mais supporte mal les UV). Au besoin, en climat froid par exemple, on peut également mélanger un peu de paille dans la terre pour améliorer l'isolation des murs. Le revêtement externe est également utile pour protéger la construction de l'eau de pluie.

Dans les pays à fortes précipitations, les constructions en forme de moulin et avec une toiture classique sont envisageables. Ou alors, si l'on opte pour un dôme (plus adaptés aux régions sèches), il convient d'apporter un soin particulier à la qualité du revêtement externe, et éventuellement d'installer un petit toit en forme de chapeau chinois au sommet du dôme. Dans les pays à forte déforestation, un avantage majeur des dômes est de ne nécessiter ni poutres en bois ni piliers pour soutenir le toit. Le choix des structures dépend du contexte climatique local et des matériaux naturels disponibles.

De la Terre à la Lune

Nader Khalili a réalisé ses études en Iran, en Turquie et aux Etats-Unis, où il concevait à l'origine des gratte-ciel. Puis, répondant à une demande de la Nasa, il a élaboré un concept d'habitation pour de futures missions d'exploration de la Lune, utilisant le matériau disponible localement : la poussière lunaire. Il a reçu le prix Aga Kahn d'Architecture en 2004.

Nader Khalili a passé 5 ans à sillonner en moto les déserts iraniens, aidant les populations locales à construire des maisons en terre et améliorant ses recettes d'année en année (l'Iran est un pays fortement sismique). En 1988, un village expérimental d'écodômes en sacs de terre fut construit à Hesperia, en Californie. Ce village a suscité un fort intérêt des responsables du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Lors d'une visite en 2001 du site expérimental, Omar Bakhet, le directeur du département urgence du PNUD déclarait à l'agence Reuters : « C'est vraiment extraordinaire, un vrai trésor caché ! C'est une technologie qui a fait ses preuves, qui est très bon marché et qui ne nécessite que très peu de matériaux de construction, juste ce que vous donne la nature. C'est si simple que n'importe qui peut apprendre à construire les écodômes ».

En effet, construire un écodôme se résume à emplir des sacs avec de la terre et à les empiler, ce qui ne nécessite pas de recourir à du personnel qualifié. Un coordinateur donnant les instructions peut gérer la construction de plusieurs maisons en même temps. Les victimes d'un séisme qui sont en bonne forme physique, plutôt qu'attendre désespérément qu'on leur construise une nouvelle maison, deviennent actifs, ont l'esprit occupé et participent à la construction de leur propre avenir, de leur propre autonomie. Il y a un réel plaisir à construire sa propre maison.

Le Haut Commissariat pour les réfugiés a fait appel à la technique de Khalili suite au séisme qui a dévasté des villes iraniennes en 2002. Une centaine d'écodômes y ont été construits en quelques jours. La technique a également été appliquée suite à un séisme au Pakistan. On trouve aujourd'hui des constructions en sacs de terre dans le monde entier : écoles aux Philippines, temple bouddhiste en Thaïlande, crèche à Soweto, orphelinat au Népal, écovillages en Ouganda, maisons particulières au Mexique, au Sénégal en Espagne ou aux Etats-Unis. La liste est très longue.

100.000 personnes relogées pour 200 millions d’euros

Bien sûr, avec un design basé sur des structures en arc, on peut reprocher à ces constructions de ne pas respecter les coutumes architecturales des régions sinistrées. Mais dans les régions à forte sismicité et où les gens n'ont pas forcément les moyens de construire des maisons classiques répondant aux normes anti-sismiques, quand des centaines de milliers de personnes sans ressources n'ont plus de toit, les écodômes peuvent constituer une solution très pertinente à court ou moyen terme, voire à long terme pour ceux qui prennent goût à vivre dans ces constructions naturelles. A noter d'ailleurs que toutes les formes de constructions sont possibles, mais les murs droits sont bien moins résistants que les murs en arc et ne sont donc pas recommandés. Ceci est également valable pour les constructions en briques ou en parpaings.

Un écodôme complet pouvant abriter une famille de 5 personnes coûte environ 10.000 euros. Il peut être construit en quelques jours. Reloger 100.000 personnes (soit 20.000 écodômes) représente un investissement de 200 millions d'euros. Au niveau logistique, il faut envoyer des sacs en polypropylène (un rouleau suffit pour un écodôme complet), des rouleaux de fil de fer barbelé et quelques outils de base (brouettes, pelles, masses etc.), ainsi, bien entendu, qu'une équipe de formateurs-coordinateurs de chantiers (sachant qu'un formateur peut en former rapidement une dizaine d'autres...). Reste alors à trouver un véhicule sur place pour transporter le matériel. Aucune autre solution n'a un potentiel de déploiement aussi rapide, et tout ceci à un coût défiant toute concurrence, avec au final une construction anti-sismique et agréable à vivre.

Appel aux dons pour Haïti

Dans un communiqué du 13 janvier 2010, Cal-EarthCalifornia Institute of Earth Art and Architecture, une association à but non lucratif fondée par Nader Khalili et spécialisée dans la construction d'écodômes - a lancé un appel aux dons, dont on peut lire les détails sur leur site.

Plus d'un million de personnes sont actuellement sans abri à Haïti. Selon les spécialistes en sciences de la terre, des répliques du séisme qui a ravagé plusieurs villes haïtiennes sont possibles dans les jours, les mois et les années à venir. Il est donc très important que la population haïtienne ne retourne pas vivre dans des bâtiments fragilisés. La construction rapide d'écodômes peut y contribuer.

Les gravats issus de la destruction des maisons peuvent être utilisés pour construire les dalles des écodômes. La poussière présente au milieu des ruines peut aussi servir, mélangée à la terre humidifiée, pour remplir les sacs. Le contenu des sacs empilés dans les murs de l'écodôme sèche ensuite au soleil. Pour accélérer le séchage, on peut allumer un feu de bois au cœur de l'écodôme, par exemple avec les débris de charpentes des maisons en ruine. Tout ceci contribue au déblaiement des débris qui encombrent la ville sinistrée.

La motivation de Nader Khalili, décédé en mars 2008, trouvait sa source dans une vision fraternelle du monde. « La vraie forme de pauvreté est la pauvreté de l'espoir. Chaque être humain possède en lui une réserve d'énergie infinie pour qu'il atteigne son but, si et seulement si cette énergie est utilisée dans une dynamique du construire et non dans une dynamique du combattre (...). Je n'ai rien inventé. Toutes les civilisations méditerranéennes ont utilisé la terre sur laquelle elles vivaient pour bâtir (...). Imaginez un monde où tous les réfugiés ont un abri. En plus, cela ne coûte rien. »