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Sommet de Copenhague : vers « un nouveau modèle de développement »

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Yves Fouquart, spécialiste du climat (mais aussi actif modérateur des forums de Futura-Sciences), inaugure une salve d'interviews à l'occasion du sommet de Copenhague. Pour lui, le sujet de cette réunion « n'est pas que le réchauffement climatique ».

L'enjeu des années à venir n'est pas seulement de réduire les émissions de CO2. C'est aussi d'apprendre à mieux gérer les ressources et à mieux les partager. Ces enfants de Santa Antao, au Cap Vert, sont directement concernés. © Christine Pierre / Futura-Sciences

Quelles sont les prévisions actuelles en matière de réchauffement ? Peut-on croire à la géoingéniérie ? Doit-on redouter des catastrophes ? Yves Fouquart, enseignant-chercheur, qui a travaillé sur des modèles climatiques, répond à ces questions que beaucoup se posent.

Futura-Sciences : Que peut-on attendre du sommet de Copenhague en matière de lutte contre le réchauffement climatique ?

Yves Fouquart : Copenhague, ce n'est pas que le réchauffement climatique (RC). En fait, le RC est très emblématique mais il s'agit de bien plus puisqu'il s'agit de s'entendre concrètement sur ce qui pourrait constituer un nouveau modèle de développement, voire un autre type de civilisation.

Cela semble bien pompeux mais notre système économique et notre système de pensée lui-même correspondent à un monde ouvert où l'énergie est disponible à discrétion et où l'environnement est un puits sans fond que nos déchets ne peuvent ni combler ni perturber. Nous nous réveillons brutalement dans un monde fini, où l'énergie est rare et chère et dans lequel l'environnement est totalement interactif en ce sens qu'il agit sur nous comme nous agissons sur lui.

Le problème du RC est emblématique parce qu'il concrétise de façon exemplaire ce changement de perspective : les rejets de CO2 et des autres GES sont invisibles, inodores et sans effet immédiat. Ce n'est que l'addition des rejets de milliards d'individus et leur accumulation qui amène un effet significatif. C'est très insidieux : un kilomètre en voiture, c'est une centaine de grammes de CO2, ce n'est rien ou presque mais depuis le début de l'ère industrielle, le total des rejets représente plus de la moitié du contenu de toute l'atmosphère.

L'autre aspect très complémentaire, c'est celui des ressources. Bientôt, c'est-à-dire dans quelques décennies, le pétrole, le charbon, le gaz viendront à manquer. On ne peut plus gaspiller.

Petit à petit, on a commencé à appréhender ce changement de façon relativement théorique et lointaine. Maintenant, il s'agit d'en prendre acte et d'en tirer les conséquences. Le problème est de taille puisqu'il est évidemment hors de question d'en revenir au char à bœufs et qu'il s'agit de gérer au mieux ressources et environnement de façon à permettre l'épanouissement de tous sans compromettre celui de nos enfants.

FS : Que penser des années de référence des Etats-Unis et de la Chine (2005 au lieu de 1990) ? Quelle différence cela représente-t-il ?

Yves Fouquart : Jusqu'à présent, les pays émergents considéraient qu'ils n'étaient pour rien dans l'augmentation de la concentration en CO2 puisqu'il résultait de l'accumulation des rejets des pays développés. Le fait même que la Chine se considère impliquée est donc déjà un très réel progrès. C'est encore plus net si l'on tient compte du fait que si nos pays peuvent se montrer plus ou moins économes en émissions de CO2, c'est parce qu'on a, pour une bonne part, délocalisé les émissions.

En 1990, les rejets de CO2 par les Etats-Unis et par la Chine étaient respectivement de 4,9 et 2,2 Gt. En 2005, ils étaient de 5,8 et 5,1. Depuis, les émissions chinoises ont dépassé les émissions américaines.

Pour les Etats-Unis, il s'agit de réduire les émissions nettes, le fait qu'ils s'engagent sur un objectif chiffré est déjà un grand pas. Pour la Chine, c'est différent. Il s'agit d'améliorer son efficacité énergétique et donc d'émettre moins de CO2 par bien produit. Comme elle est en plein développement, ses émissions nettes vont encore augmenter mais moins vite. C'est évidemment son intérêt économique mais c'est aussi celui de tous les habitants de la planète. On ne peut pas demander les mêmes efforts à tous sans tenir compte des différences criantes de niveau de vie. On ne s'en tirera pas sans un certain rééquilibrage, l'idéal étant tout simplement le partage des ressources.

Il faudrait un engagement semblable pour tous les autres pays émergents, en particulier l'Inde. Ce n'est qu'à ce prix que tout le monde peut se sentir dans le même bateau me semble-t-il. Pour mémoire, ces pays n'étaient pas concernés par les accords de Kyoto.

FS : Quelle est actuellement la fourchette d'élévation de température que l'on peut attendre en 2050 ? en 2100 ?

Yves Fouquart : Il faut d'abord tenir compte de la variabilité naturelle qui se superpose à la tendance générale, quelle qu'elle soit. On ne peut donc pas prévoir quelle sera la température moyenne en 2050 ou 2100 précisément mais on peut essayer de le faire pour la moyenne climatologique, c'est-à-dire la moyenne des températures globales sur 30 ans autour de ces dates. On peut essayer de prévoir la variation de cette moyenne parce qu'elle résulte de la contrainte qui est appliquée au système climatique et qu'on peut estimer cette contrainte.

Elle est évidemment très dépendante des émissions de GES (gaz à effet de serre), pas seulement du CO2 mais aussi de CH4, N2O et autres CFC et substituts. Sur ces points, il n'est pas facile d'avoir une perspective bien claire : quel sera le facteur limitant des émissions ? La politique économique et les choix de réduction éventuels ? Les crises économiques ? L'étendue des ressources physiques ? Il n'est même pas possible de se faire une idée précise des ressources encore réellement disponibles.

Le GIEC a essayé de faire des projections sur la base de scénarios de développement qui couvrent une large fourchette allant d'une option très économe, avec une quasi-stabilisation des émissions au niveau actuel puis une diminution à partir de 2050, à un scénario dans lequel les émissions continuent à croître sur leur lancée. A chaque scénario correspond une fourchette de prévisions qui dépend, cette fois, des incertitudes scientifiques liées aux modèles.

Je sais bien que j'ai l'air de prendre énormément de précautions mais il faut avoir tout ça en tête sinon la réponse n'a aucun sens...

Par rapport à la moyenne actuelle (1980-2009), le réchauffement serait compris entre 1,0 et 1,4°C dans le cas du scénario minimum, et compris entre 1,3 et 1,7°C dans l'autre cas extrême. A cette échéance donc, les jeux sont faits ou presque.

Les écarts s'accroissent aux environs de la fin du siècle. Dans le cas des émissions les plus faibles, le réchauffement n'augmenterait plus beaucoup (entre 1 et 3°C avec une valeur médiane de 1,8°C). Il serait compris entre environ 2 et 5°C , voire davantage dans le cas des émissions les plus élevées.

Il n'est pas du tout impossible que le choix entre ces deux scénarios extrêmes soit dicté par la disponibilité des ressources mais il est loin d'être évident que le réchauffement puisse rester dans les limites de 2°C par rapport à 1900, (c'est-à-dire à moins de 1,5°C par rapport aux températures actuelles).

FS : A quoi correspond donc cette fameuse limite de 2°C ?

Yves Fouquart : Ce n'est pas un nombre magique, ni sans doute une limite absolue au-delà de laquelle le climat s'emballerait. Simplement, on sait que le climat de la Terre a connu une température moyenne comparable, c'était il y a plus de 100.000 ans, lors du dernier interglaciaire. On sait aussi qu'il ne s'est rien passé de particulièrement catastrophique. On a donc de bonnes raisons de penser qu'il en serait de même aujourd'hui. Mais au-delà, on ne sait pas et on rentre dans l'inconnu avec des risques éventuels de bifurcations, c'est-à-dire de changements brusques de l'état moyen du climat. La Terre a connu de telles bifurcations dans le passé.

FS : Doit-on redouter surtout des catastrophes climatiques (sécheresses, inondations, tempêtes...) ou surtout des changements pour les populations humaines (culture, pêche, urbanisation des côtes, déplacements de populations...) ?

Yves Fouquart : Ce qui compte, ce n'est pas la température moyenne, ce sont les extrêmes. Ce sont les sécheresses, les canicules, les tempêtes dites décennales ou séculaires qui déterminent au final si une région est habitable ou non. Réchauffement ou pas, il est très probable que des catastrophes du genre de celle de l'ouragan Katrina se reproduiront dans des régions densément peuplées. Le vrai problème, c'est que dans certaines régions du globe les conditions de vie deviendront encore plus difficiles (culture et disponibilité de l'eau en particulier mais ajoutées aux autres problèmes, comme la concentration urbaine ou la raréfaction de l'énergie). Cela entraînera forcément des déplacements de population qu'il faudra savoir gérer.

Ce n'est pas le climat lui-même qui pose le problème le plus aigu, ce sont probablement ses conséquences géopolitiques.

FS : L'un des points de vue sur la lutte contre le changement climatique est que la technique nous sauvera. Que pensez-vous des projets, un peu extrêmes, de la géoingénierie ?

Yves Fouquart : Je vois peu de possibilités réelles de ce côté, et le risque de jouer à l'apprenti sorcier est considérable. Cela ne veut pas dire qu'on ne doit pas y réfléchir mais c'est un jeu très risqué pour des résultats qui risquent fort d'être très aléatoires.

FS : Est-il possible, selon vous, d'agir artificiellement sur le climat sans agir sur les gaz à effet de serre ?

Yves Fouquart : Théoriquement, oui. Il faudrait diminuer l'énergie solaire absorbée. Deux solutions semblent envisageables : la première est d'imiter une éruption volcanique en injectant du dioxyde de soufre dans la stratosphère de façon à former des aérosols qui y restent en suspension et réfléchissent la lumière du soleil. Il y a plusieurs problèmes : le premier est que ces aérosols facilitent la destruction de la couche d'ozone par les CFC. On en a eu l'expérience lors de l'éruption du Pinatubo. Une solution serait peut-être de les injecter très au-dessus du pic d'ozone, vers 50 kilomètres d'altitude peut-être. L'autre problème est que ces aérosols ont une durée de vie limitée à un ou deux ans, guère plus car ils finissent par tomber. Il faudra donc renouveler régulièrement les ensemencements. Il ne s'agit pas de petites quantités : le Pinatubo a injecté environ 50 millions de tonnes de SO2 et a provoqué un refroidissement de l'ordre de quelques dixièmes de degré pendant un peu plus d'un an.

La deuxième possibilité serait de mettre en orbite des quantités de particules réfléchissantes à un point de Lagrange, là où les champs d'attraction du Soleil et de la Terre s'équilibrent. Ils joueraient le rôle d'un miroir en réfléchissant une partie du rayonnement solaire.

FS : Certains pays, comme le Brésil ou la Russie, sont très attachés à la prise en compte des puits de carbone forestiers dans les négociations climatiques. Que pensez-vous de cette prise de position et du rôle des forêts ?

Yves Fouquart : Il est tout à fait exact que les forêts constituent des puits de CO2, tout au moins tant que ces forêts sont en expansion. Une forêt « adulte », c'est-à-dire en équilibre, n'est ni un puits ni une source de CO2. On comprend bien l'intérêt de ces pays. Cela pourrait peut-être les aider à freiner la déforestation à outrance mais, en toute rigueur, ce n'est pas la masse de carbone actuellement stockée qui devrait être prise en compte mais la croissance de cette masse parce que c'est cela qui constitue un puits de CO2.