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Robert Barbault : « la biodiversité est plus qu'un catalogue d’espèces »

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2010 est l'Année de la Biodiversité. Devenu commun, ce mot biodiversité recouvre cependant un concept complexe. Robert Barbault, directeur du Département Ecologie et Gestion de la Biodiversité du Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN) explique ce qu'il y a au-delà de ce terme et comment on peut appréhender l'état actuel de cette biodiversité.

Le professeur Robert Barbault : « la biodiversité c’est le passage du concept de l’homme et la nature à celui de l’homme dans la nature ». © Université de Jussieu

Robert Barbault est à la fois directeur du Département Ecologie et Gestion de la Biodiversité du MNHN, membre du Conseil Supérieur du Patrimoine Naturel et de la Biodiversité et président du Comité Français du Programme Man and Biosphere (Mab) de l'Unesco. Il aborde la biodiversité d'un point de vue systémique, c'est-à-dire dans la globalité des interactions des espèces et des écosystèmes avec l'environnement, mais aussi avec l'homme. Chaque niveau de la diversité (génétique, population, écosystème...) doit alors être vu comme un maillon dont l'affaiblissement ou la disparition peut avoir des conséquences sur la multitude de liens qui lui sont attachés.

Futura-Sciences : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est la biodiversité ?

Robert Barbault : La définition de la biodiversité est maintenant devenue classique. Elle rejoint ce qui était au départ appelée diversité biologique. C'est l'ensemble des êtres vivants avec leur diversité, y compris génétique, et leurs relations. On peut dire que c'est le tissu vivant du phénomène que l'on appelle la vie.

Ce tissu inclut aussi l'être humain et les centaines de microbes qui vivent dans son tube digestif. En fait, l'homme et ce qui a fait sa civilisation, à savoir l'agriculture avec toutes ses variétés de plantes cultivées et d'animaux élevés, sont partie intégrante de la biodiversité.

La biodiversité est bien plus qu'un catalogue d'espèces. Avec un tel catalogue, on ne voit pas l'essentiel, à savoir la vie qui est partout : elle interagit avec notre atmosphère, le climat, les paysages, ce que nous mangeons, le pétrole et le charbon que nous consommons. Tout ceci repose sur le vivant et sa diversité.

FS : Pensez-vous que cet aspect de la biodiversité, les interactions, soit bien perçu par les citoyens ?

Robert Barbault : C'est le paradoxe actuel de la biodiversité... On en parle beaucoup mais on ne se rend pas compte de ce que c'est réellement, à quel point nous sommes imbriqués dedans. Encore que cela commence à changer avec notamment le Millennium Ecosystem Assessment(NDLR : Évaluation des écosystèmes pour le millénaire) et la notion de service écologique.

Les fonctions de la biodiversité utiles aux activités humaines, comme l'épuration des eaux, la décomposition des déchets ou encore la pollinisation des cultures, commencent ainsi à être reconnues et mises en valeur.

Au final, la biodiversité, c'est le passage du concept de l'homme et la nature à celui de l'homme dans la nature à tous égards, pour le meilleur comme pour le pire. Après tout, les maladies font elles aussi partie de la biodiversité.

FS : 2010 a été déclarée Année internationale de la Biodiversité. Alors que l'Europe a échoué à atteindre son objectif d'arrêter l'érosion de la biodiversité à cette date, est-on déjà capable de mesurer cette biodiversité et son état ?

Robert Barbault : Non, on ne sait pas le faire. Il y a 1,7 million d'espèces connues mais les spécialistes annoncent qu'il existe une dizaine de millions d'espèces, voire plus.

Toutefois, on peut dire que les espèces les plus menacées sont celles qui sont en concurrence, directe ou indirecte, avec l'homme pour l'espace et les ressources. Or ce sont des espèces de grandes tailles, et celles-là sont quasiment toutes connues.

Les oiseaux, par exemple, sont presque tous recensés. Leur évaluation est donc possible et c'est ce que fait l'Union Internationale pour la Conservation de la Nature (UICN) avec ses Listes rouges. Ce sont des indicateurs solides qui permettent de savoir quand une espèce disparaît.

Cliquer pour agrandir. Le requin-taureau (Carcharias taurus) est classé comme espèce vulnérable selon la Liste rouge de l’UICN. © UICN

Mais pour juger de la signification de cette disparition, il faut avoir un référentiel : le taux de disparition normal des espèces. A l'aide des fossiles, les paléontologues sont capables d'estimer l'espérance de vie d'une espèce et donc son taux de disparition.

Dans le cas des vertébrés, ce taux naturel est d'à peu près une espèce par siècle. Or au XXème siècle, plus de 250 espèces ont disparu !

En plus de cet élément, on dispose d'un autre indicateur international pertinent, les oiseaux communs. En France, c'est le programme STOC (Suivie Temporel des Oiseaux Communs) qui évalue leurs évolutions. En 20 ans, l'évaluation de l'état des peuplements montre une baisse de 10% des effectifs en moyenne, 20% en milieu agricole.

On peut donc avoir tout de même une vision assez précise de l'état de la biodiversité.

FS : Le rôle des indicateurs est donc essentiel pour évaluer l'état de santé de la biodiversité. Comment ont-ils été choisis et que signifient-ils ?

Robert Barbault : C'était une des priorités du Sommet Mondial de Johannesburg en 2002 : mettre en place des indicateurs pour la biodiversité, en particulier des indicateurs espèces. Ce sont les listes rouges et les oiseaux communs qui ont le mieux marché.

Ces indicateurs fonctionnent selon deux logiques différentes. La Liste rouge met en avant les espèces menacées, sous la forme d'un catalogue d'espèces, souvent emblématiques comme le panda, la baleine ou l'éléphant. C'est la biodiversité remarquable.

L'indice oiseaux communs, quant à lui, attire l'attention sur un ensemble d'espèces, sur la biodiversité ordinaire. Cet indice n'indique pas des disparitions d'espèces mais des chutes de populations. Il met l'accent sur ce qui est gommé dans les médias, cette chute dramatique des populations d'espèces communes qui est une catastrophe tant écologique qu'économique.

Cliquer pour agrandir. Evolution de l’indice d'abondance des populations d'oiseaux communs en France métropolitaine, de 1989 à 2007. Seules les espèces généralistes tirent leur épingle du jeu. Les espèces spécialisées envers un type d’habitat ou une ressource particulière sont en déclin. © Muséum national d'histoire naturelle, 2008

Prenons l'exemple, criant, des stocks de poissons, de requins et de raies. Parmi ces animaux, les effectifs ont très fortement baissé, de 97% pour certaines espèces de requins !

Il n'y a pas de disparition mais une baisse des populations qui a provoqué des changements radicaux dans les écosystèmes. Qu'on ne s'étonne pas alors de voir les méduses pulluler.

Les grands écosystèmes actuels n'ont rien à voir avec ceux d'il y a trois siècles. La raréfaction des grands prédateurs à cause de la pêche ou de la surconsommation des ressources a tout modifié. Pour les écosystèmes, pour les pécheurs, pour les riverains.

C'est un peu comme un pull-over dont une maille saute. Cela peut ne pas sembler gênant, mais quand le pull commence à s'effilocher intégralement, on se rend compte de l'importance de ces mailles.