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Attraper le brouillard avec un arbre fontaine

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Un arbre pour recueillir l'eau du brouillard : l'idée est ancienne et vient d'être redécouverte. Une entreprise des Canaries en fabrique même un modèle... métallique. L'un de ses promoteurs, Alain Gioda, historien du climat, chercheur à l'IRD et collaborateur de l'Unesco et de l'UICN-France, raconte à Futura-Sciences l'histoire de cette renaissance de savoirs du passé...

Arbre fontaine métallique de El Hierro en 2007. Localité : Cruz de los Humilladeros. Responsable technique local : Juan Carlos Hernández (Medio Ambiente de Canarias). Photo : Natural Aqua Canarias s.l.

Il y a 15 ans, je publiais avec d'autres scientifiques un article dans La Recherche intitulé L'arbre fontaine (décembre 1992). La collecte de l'eau du brouillard grâce à un végétal pour lutter contre la sécheresse a séduit de nombreux jeunes qui m'ont souvent écrit à ce sujet. Toutefois le tournant a eu lieu en 2001 quand les techniciens de la PME de Carlos Sanchez Recio, un ingénieur des communications établi aux Canaries, sont devenus les « pompiers du brouillard » intervenant partout à la demande pour récupérer l'eau des brumes dans un environnement aride.

Certes, je n'avais pas inventé l'arbre fontaine, même si j'en ai rafraîchi le concept, car l'original le garoé existait bien avant l'arrivée aux Canaries des conquistadors au XVe siècle. Cet arbre totémique était utilisé pour se procurer de l'eau douce par les premiers habitants de l'île de Hierro, les Guanches d'origine berbère. Toutefois comme souvent dans les pays tropicaux les belles et bonnes choses sont d'abord connues des aborigènes ou, de façon plus satisfaisante, de ceux qui n'écrivent pas mais connaissent bien la Nature.

Cliquez sur l'image pour agrandir Dessin montrant le fonctionnement de l’arbre fontaine de El Hierro qui fut arraché par le vent en 1610 dans la localité de Tiñor où il fut replanté avec succès vers 1948 (schéma A. Gioda pour Pierre Lefèvre et Science & Vie Junior, mai 2003).

Ensuite lentement, l'idée négligée de l'arbre fontaine - à l'égal du remède méconnu du quinquina -, se diffusa grâce à différents passeurs dont les femmes et religieux (le brillant dominicain Bartolomé de las Casas en route vers le Mexique décrivit au XVIe siècle le garoé rebaptisé « l'arbre saint ») avant d'arriver aux scientifiques : tout d'abord, aux techniciens de terrain tel Zósimo Hernández Martín, chef des gardes forestiers de l'île de Hierro qui en replanta un avec succès dans les années 1940, puis aux ingénieurs du développement tel Andrés Acosta Baladón (années 1970), et enfin dans le monde académique (années 1990).

Imiter l’arbre saint

L'efficacité de la collecte de l'eau du brouillard par une structure métallique légère qui imite un arbre avec des volets garnis de filets a été démontrée sur le terrain.

L'entreprise qui la commercialise (Natural Aqua Canarias, site actuellement en construction) a vu son travail récompensé par l'attribution, comme maître d'ouvrage, en juin dernier d'une seconde ligne de crédit par la Commission Européenne (initiative Interreg III B). Ce projet appelé Dysdera - du nom d'une famille d'araignées à superbe toile - s'étend à tous les archipels de la Macaronésie (Madère, Canaries, îles du Cap-Vert) et il permet, grâce à un réseau de stations météorologiques automatiques à télétransmission par radio, de connaître en temps réel la disponibilité de la ressource en eau du brouillard.

En parallèle, une ligne de produits (filets attrape-brouillard Aquair Optimizer®) est commercialisée qui vise le marché du jardinage jusqu'à celui de l'agroforesterie en passant par l'équipement de parcs publics. L'utilisation de l'eau du brouillard se développe grâce à des initiatives privées relayées par les pouvoirs publics. Il faut dire que le paysage a changé depuis 1992 avec une meilleure prise en compte de la Nature par les citoyens, scientifiques et hommes politiques qui, pour ces derniers, évoluent dans un cadre soumis aux pressions des médias et aux demandes de la société. Déjà Réserve de la Biosphère de l'Unesco depuis l'an 2000, El Hierro (10 500 habitants sur 296 km2) ou encore l'île au vent, cachée dans le brouillard, sera bientôt la première île écologique d'Europe. Le gouvernement espagnol a garanti en mars 2007 que l'énergie consommée par les collectivités locales y sera complètement renouvelable avec éoliennes, centrale hydro-électrique...

Bon vent par conséquent à l'arbre fontaine et à ses clones qui poussent vite !