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Les manchots empereurs verront-ils le 22ème siècle ?

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La réduction drastique de la banquise antarctique, telle qu'elle est prévue par le Giec, devrait conduire à l'horizon 2100 à la quasi-disparition des colonies de manchots empereurs qui peuplent la Terre Adélie. C'est ce qu'affirme une équipe franco-américaine.

Animal grégaire, le manchot empereur vit en colonies et pond sur la terre ferme, séparée de la mer nourricière par une vaste banquise qui leur complique l'existence mais favorise la prolifération de plancton et de krill. © Samuel Blanc

Le film de Luc Jacquet, La marche de l'empereur, a popularisé l'image de ces centaines de manchots empereurs crapahutant sur la banquise dans une météo dantesque pour rejoindre la mer libre tandis que leurs conjoints patientent sur la partie continentale avec leur progéniture.

Cette longue marche, qui nous paraît extraordinairement pénible, sera dans les prochaines décennies de plus en plus courte. En effet, la banquise, cette glace flottante prolongeant le continent, devrait se réduire à mesure que la température globale de l'atmosphère augmente. Les projections du Giec (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) vont dans ce sens.

Les prévisions pour cette région du monde sont cependant difficiles car les mécanismes à l'œuvre, riches de rétroactions, sont complexes. La réduction de la couverture glaciaire en Antarctique est bien constatée mais la compréhension des phénomènes en jeu manque encore. Il semblait jusque-là que seule sa partie occidentale, là ou se trouve la Péninsule Antarctique, voyait monter sa température moyenne alors que l'ensemble du continent, l'Antarctide, avait au contraire tendance à se refroidir. Mais une récente publication, sur la foi de cinquante années de relèvements, montre que le réchauffement affecte l'ensemble du continent antarctique.

Une réduction de la surface de la banquise, du côté de la Terre Adélie, où vivent les manchots empereurs (Aptenodytes forsteri), facilitera-t-elle la vie de ces oiseaux ? La réponse est non, bien au contraire. En 2004, déjà, une équipe sud-africaine démontrait que la diminution de la surface de la banquise menaçait les manchots et d'autres espèces. Le pack de glace favorise en effet la production d'algues dont se nourrissent les milliards de petits crustacés collectivement appelés krill, lesquels forment le plat de résistance des manchots (et de bien d'autres animaux).

Il reste peu de temps, sans doute, pour s'adapter...

Henri Weimerskirch, du Centre d’Etudes Biologiques de Chizé (CEBC), et Stéphanie Jenouvrier (Woods Hole Oceanographic Institution) viennent avec leurs collègues d'avancer des indications plus précises. Ces chercheurs se sont appuyés sur les prévisions découlant du modèle climatique basé sur le scénario dit « business as usual » (on fait comme avant), ou A1B, qui prévoit une augmentation médiane (par rapport aux autres scénarios) du taux de dioxyde de carbone (CO2), avec 720 ppm (parties par million) en 2100.

Ces biologistes ont pris en compte les données sur les populations de manchots empereurs observées entre 1962 et 2005. Entre 1972 et 1981, par exemple, la banquise avait régressé d'environ 11% et, sur la même période, le nombre de manchots avait diminué de moitié.

Publiée dans les Pnas (Proceedings of the National Academy of Sciences), l'étude conclut que les populations de manchots empereurs devraient fortement décliner au cours du siècle. Plus précisément, la probabilité d'une quasi-extinction, c'est-à-dire d'une réduction de 95% des effectifs, est d'au moins 36% à l'horizon 2100. Dans ce cas, la population passerait de quelque 6.000 couples en 1962 à environ 400.

Pour éviter l'extinction, concluent les chercheurs, les manchots devront donc s'adapter, soit en déménageant soit en modifiant le calendrier de la reproduction et de la croissance des jeunes. Toutefois, ajoutent-ils, pour une espèce présentant une  longue durée de vie (on ne la connaît pas exactement mais elle semble supérieure à trente ans), une adaptation de ce genre en un délai aussi court est peu probable.