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Banquise arctique : le voilier Tara confirme son importante régression

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Alors qu'il devait terminer son périple arctique l'été prochain, le voilier Tara, fer de lance du programme européen Damocles, sera rentré avant Noël. En soi, cette vitesse record, deux fois celle prévue, est déjà une donnée sur l'évolution de la calotte polaire, sujet d'étude de cette vaste expédition.

Il neige depuis plusieurs jours… © Tara Arctic
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Parti au mois d'août 2006, le voilier Tara s'est fait emprisonner dans les glaces arctiques dès le mois de septembre. C'était le but de cette expédition hors norme : laisser dériver le bateau avec la banquise durant un long hivernage pour étudier ses mouvements, sa vitesse, l'épaisseur de la glace, les températures...

Côté bateau, pas de problème : le Tara est fait pour cela. Conçu pour l'explorateur Jean-Louis Etienne (il s'appelait alors Antarctica), ce voilier a une coque - solide - dont le fond est relativement plat. Quand la glace se forme autour d'elle, elle soulève le bateau sans l'écraser. Le navire devient alors un camp de base et il n'y a plus qu'à se laisser dériver. En 2002, Jean-Louis Etienne avait effectué un voyage de ce genre à bord de la capsule Polar Observer. Car la banquise, loin d'être immobile, est parcourue de mouvements de grande ampleur, un peu comme des courants. Fait prisonnier par la calotte polaire au large de la Sibérie, le Tara en sortira de l'autre côté, entre le Groenland et le Spitzberg, après l'avoir traversée pratiquement en ligne droite et frôlé le Pôle nord. C'est la dérive transpolaire.

Cette expédition n'est pas seulement une aventure humaine, c'est aussi une exploration scientifique, intégrée dans le projet Damocles (Developing Arctic Modeling and Observing Capabilities for Long-term Environmental Studies), lancé par l'Union européenne pour l'Année Polaire Internationale. Entre l'Europe, les Etats-Unis et la Russie, 45 laboratoires sont impliqués dans ce programme aux objectifs multiples. Les brise-glace constituent l'outil classique de ces chercheurs de l'extrême mais leur coût en limite l'utilisation. Les voiliers ont du coup retrouvé grâce auprès des scientifiques. C'est ainsi que le Tara et le Vagabond ont rejoint l'imposante cohorte des moyens mis en œuvre dans les expéditions Damocles.

Le Tara, soulevé par la glace, est devenu un observatoire de la banquise. © Tara Arctic

Banquise en sursis ?

Lors d'une conférence de presse, Jean-Claude Gascard, directeur de recherche au CNRS et responsable de Damocles, a fait le point sur l'hivernage du Tara. Le sujet principal était la vitesse de sa dérive. En 400 jours, le navire posé sur la glace a été déplacé de 2.000 kilomètres à vol d'oiseau, en fait le double pour le trajet réel, plutôt sinueux. Cette vitesse est deux fois supérieure à ce qui avait été anticipée et trois fois ce qu'avait indiqué les modèles avant le départ. Elle indique une accélération de la dérive transpolaire par rapport aux valeurs observées auparavant. Selon Jean-Claude Gascard, cette augmentation de vitesse de déplacement de la glace pourrait être due à la diminution de la surface de la banquise arctique durant l'été 2007, en comparaison des années précédentes. Entre septembre 2005 et septembre 2007, la différence atteint un million de kilomètres carrés.

Sur la glace, les flaques d'eau dues à la fonte en surface sont plus étendues et couvrent la moitié de la banquise d'après les observations du Tara. Par ailleurs, des mesures de température effectuées à l'aide d'un ballon captif ont montré la présence d'une couche d'air chaud à basse altitude. Enfin, souligne Jean-Claude Gascard, les glaces pluriannuelles (celles qui perdurent d'un hiver à l'autre) disparaissent progressivement, « au profit des glaces de l'année ».

Ces observations viennent confirmer des résultats accumulés depuis plusieurs années sur la réduction de la calotte polaire, montrant notamment la présence de masses d'air chaud et, sous la banquise, la plus grande épaisseur de la couche d'eau en provenance de l'Atlantique. Selon Jean-Claude Gascard, « il est fort probable que la banquise arctique aura disparu en été dans les 10 à 15 années qui viennent ». Les bateaux pourront alors circuler librement entre l'Atlantique et le Pacifique, trouvant ainsi les routes plus courtes entre l'Asie et l'Europe ou la côte Est de l'Amérique. Pendant plus de deux siècles, des navigateurs les ont vainement cherchées, au péril de leurs vies, à travers le Passage du nord-est (au nord de la Sibérie) et le Passage du nord-ouest (à travers le Canada).

D'autres conséquences pourraient en découler. Devenu libre de glace en été, l'océan Arctique capterait davantage la lumière du Soleil et se réchaufferait beaucoup. Les masses d'air profiteraient de la chaleur et adouciraient le climat de la région, notamment du Groenland, dont les glaciers se mettraient à fondre (ce qu'ils ont déjà commencé à faire). Toujours selon Jean-Claude Gascard, cet afflux d'eau douce ralentirait le mouvement d'eau chaude atlantique vers l'Europe où les températures de l'atmosphère devraient donc baisser. Un Pôle nord plus chaud impliquerait donc une Europe plus fraîche...

Les mesures effectuées par l'équipage du Tara ne bouleversent pas les modèles d'évolution du climat. Mais elles viennent apporter des données précises, récoltées dans une région très sensible aux variations climatiques globales, et elles poussent dans le sens d'un réchauffement en Arctique plus rapide que prévu.