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L’Arctique se désagrège à une vitesse record

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La fonte des plateaux de glace d'Amérique du Nord et du Canada s'est accélérée à un tel point que l'année 2008 devrait devenir historique. Au moins 200 kilomètres carrés sont passé à l'océan sous forme d'icebergs ou de débris. Et pour la première fois, passages du Nord-Est et du Nord-Ouest sont entièrement et simultanément libérés.

Pratiquement dépourvue de plantes et animaux excepté quelques refuges de toundra abritant quelques arbres rampants, l'île d'Ellesmere borde le Groenland par le nord. Elle abrite l'établissement habité le plus septentrional au monde (82°30N), la station météo et radar des forces canadiennes Alert.

Alors qu'en plein été les températures y oscillent entre -0,7°C et +5,9°C avec quelques pics aux environs de +9°C, le mercure y a grimpé en ce mois d'août 2008 jusqu'à 20°C. Autrement dit, on a pu se promener en Arctique en T-Shirt...

Depuis plus de quatre millénaires, l'île d'Ellesmere est bordée de vastes plateaux de glace en une configuration très particulière, unique au monde. En effet plus au sud, les températures ne sont plus assez froides pour déclencher la solidification de l'eau de mer, tandis qu'au nord, la glace ne trouve plus de terre pour s'accrocher et rester stable.

Ces plateaux font aussi office d'obturateurs à l'embouchure de fjords, dont la profondeur peut par endroits atteindre 400 mètres. Il se forme alors des lacs très profonds. A Ward Hunt, la plus vaste étendue de ce genre pour l'hémisphère nord, de l'eau douce occupait les 43 premiers mètres de surface, alimentée par la fonte des neiges et de la glace près des côtes. Le lac abritait de vastes colonies de plancton et de bactéries à la fois d'eau douce et d'eau salée, qui formaient ainsi un écosystème unique.

Le plateau de glace de Markham et l'île d'Ellesmere, en bordure de la calotte polaire (contour blanc). Crédit Centre d'Etudes Nordiques

Le plateau de glace de Ward Hunt a commencé à se morceler en 2003, évènement prévu depuis deux années par Warwick Vincent et Derek Mueller, de l'université Laval à Québec, sur la base des prévisions de réchauffement climatique de l'époque. Ils ne s'étaient pas trompés, mais en juillet 2005 le barrage naturel cédait, entraînant le déversement brutal des eaux de retenue dans la mer, soit environ 3 milliards de mètres cubes d'eau, ce qui équivaut à un mois de débit des chutes du Niagara. Lac et écosystème ont ainsi disparu.

Cet été, la température record de cette année 2008 a provoqué la rupture définitive de Ward Hunt. La séparation s'est produite brusquement sans que les satellites aient pu l'observer : fin août, Ward Hunt était toujours rattaché à la côte, puis les conditions météorologiques ont empêché toute observation. Lorsque le ciel s'est éclairci le 12 août, Ward Hunt était parti à la dérive, formant une glace flottante de 22 km².

Le Canada se rétrécit...

Puis au début du mois suivant, c'était au tour du plateau Markham d'abandonner la partie. Ce qui en reste, une île flottante de plus de 50 km², est maintenant à la dérive dans les eaux glacées de l'Arctique. Et ce n'est pas fini, puisque deux pans totalisant 122 km² du plateau Serson se sont aussi détachés et flottent librement, laissant prévoir la libération imminente des eaux du lac situé en amont.

Pour Derek Mueller, l'ampleur et surtout la soudaineté de ces phénomènes ne laissent aucun doute sur l'accélération du processus de réchauffement. « La disparition des plateaux de glace et des écosystèmes qui en dépendent nous enlève la chance d'étudier comment la vie évolue dans un environnement extrême comparable à celui qui prévalait lors des grandes glaciations planétaires, déplore le professeur Vincent. Nous risquons aussi de perdre des espèces et des communautés microbiennes qui n'existent nulle part ailleurs sur la planète, ainsi que les richesses génétiques insoupçonnées qu'elles renferment. »

Bien que l'hiver approche, les chercheurs sont conscients qu'il s'agit là de pertes irréversibles. Même si les températures de l'été prochain devaient être dans les normes ou même plus basses, la nouvelle glace susceptible de se former à partir de maintenant fondrait avant d'avoir eu le temps de créer un embryon de calotte. De plus, si les températures moyennes relevées à l'île d'Ellesmere pour le mois de janvier (le plus froid de l'année) oscillent habituellement entre -35,9°C et -28,8°C (avec une moyenne à -32,4°C), des pics à 0°C ont été enregistrés en janvier 2008, record absolu...

En rouge, le plateau de Markham, encore intact fin juillet 2008. Crédit Radarsat
Le 12 août 2008, le plateau de Markham a entièrement disparu, l'eau du lac situé en amont s'est libérée dans l'océan Arctique. Crédit Radarsat

Un écosystème disparaît

C'est précisément dans le lac formé par le plateau Markham que Warwick Vincent avait découvert un écosystème surprenant et unique, formé par des communautés de microorganismes microscopiques, dont des cyanobactéries.

Celles-ci se sont révélées particulièrement intéressantes à étudier : afin de se protéger de l'intense rayonnement solaire et surtout UV-A de l'été arctique, elles synthétisent plusieurs types de pigments dont quelques-uns, comme des caroténoïdes et de la scytonémine, ont été identifiés. Ceux-ci jouent aussi le rôle d'antigel, et la disposition de ces organismes en surface a un effet de bouclier protecteur pour les variétés vivant plus en profondeur.

Uniquement dans Markham, la masse totale de cet écosystème était évaluée à environ 9000 tonnes, l'équivalent d'une forêt si l'on tient compte des conditions de vie locales.

L'étude de ces formes de vie présentait de nombreux intérêts. Elles peuvent orienter les recherches sur les conditions d'apparition de la vie sur Terre, permettant de confirmer ou non certaines hypothèses comme celle de la très controversée Snow Ball, postulant que notre planète aurait été durant un certain temps recouverte de calottes glaciaires s'étendant jusqu'à l'équateur. De plus, les richesses génétiques que certaines de ces bactéries peuvent renfermer peuvent conduire à d'importantes découvertes sur la vie elle-même. Or, chacun de ces lacs, complètement isolé des autres depuis plusieurs millénaires, renfermait des espèces spécifiques dont la plupart sont à présent perdues.

Le passage du Nord-Est est libre

Pour la première fois de mémoire d'Homme (et probablement depuis longtemps), les passages du Nord-Est et du Nord-Ouest sont libres simultanément. Pour le second, cette ouverture s'était déjà produite fin 2007, alors que le premier restait partiellement gelé. Mais aujourd'hui les images des satellites sont sans appel : le passage du Nord-Est est dégagé à plus de 90%, permettant aux bâtiments d'emprunter ces voies maritimes longeant les côtes sibériennes et canadiennes.

Déjà, certains navires russes empruntaient régulièrement le passage du Nord-Est, précédés par des brise-glace. Bientôt, ceux-ci ne seront plus nécessaires, ce qui pourrait relancer relancer la polémique sur fond de pétrole amorcée le 28 mai dernier lors du sommet d'Ilulisat, au Groenland.

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