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Le pic de pétrole passé depuis 2005 ? Un expert nous répond

Le pic pétrolier aurait eu lieu en 2005 selon de récentes analyses. Une nouvelle annonce qui montre à quel point le problème est complexe. Jean Laherrère, directeur de l'Assocation pour l’étude du pic pétrolier (Aspo France), interviewé par Futura-Sciences, apporte des précisions.

Le pic de pétrole est parfois appelé pic de Hubbert, du nom du scientifique qui avait pronostiqué le pic de production pétrolière aux États-Unis. © Paul, Flickr, cc by 2.0

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À la fin du mois de juillet, James Murray (université de Washington) et David King (université d’Oxford) publiaient une note dans la revue Nature. En substance, ils annonçaient que le pic pétrolier avait eu lieu en 2005. Leur analyse repose essentiellement sur des critères économiques, en l'occurrence sur la confrontation des chiffres de la production de pétrole avec le prix du baril depuis 1998. Depuis 2005, remarquent-ils, alors que le prix du baril a tendance à augmenter plus rapidement qu’avant cette date, la production, elle, est entrée dans un plateau correspondant à environ 75 millions de baril par jour.

Pour les chercheurs, 2005 est donc l’année de transition entre une période dite élastique (la production peut répondre à la demande) et une période dite non élastique (la production ne peut pas répondre à la demande), qui se traduit par une flambée des prix. Ce qui voudrait dire que nous sommes arrivés à un pic.

Production et coût de pétrole au cours du temps, montrant le plateau de la production, tandis que le prix augmente de plus en plus. © Murray et King 2012, Nature
Production et coût de pétrole au cours du temps, montrant le plateau de la production, tandis que le prix augmente de plus en plus. © Murray et King 2012, Nature

Le pic pétrolier, passé ou pas ?

Le pic pétrolier est un concept assez effrayant car il semblerait que notre société n’y soit pas très bien préparée. Mais qu'est-ce que le pic pétrolier exactement, que l’on nomme peak oil (ou oil peak) en anglais, tout en sachant que « oil » ne signifie pas pétrole ? Jean Laherrère, ancien expert chez Total et maintenant président de l’Association pour l’étude du pic pétrolier (Aspo), précise ce problème en répondant aux questions de Futura-Sciences.

Futura-Sciences : Il semble régner un véritable mystère autour du pic pétrolier. Quelles sont les causes des différentes incertitudes ?

Jean Laherrère : Il y a d’abord un problème de définition : il n’existe pas de consensus sur le mot « oil ». Du coup la production (« oil production ») peut varier en fonction de ce qu’on inclut dans ce terme (biocarburants, liquide à partir du charbon, etc.).

Ensuite, il y a un souci d’hétérogénéité des données (volume ou poids) en fonction des pays. Chaque source (AIE, USDOE/EIA, Opec, BP) qui compile ces données prend ensuite des hypothèses différentes concernant la densité pour arriver au total mondial.

Différence entre les estimations de production selon les différentes sources (Opec/Opep, USDOE/EIA et IEA). © Jean Laherrère 2011
Différence entre les estimations de production selon les différentes sources (Opec/Opep, USDOE/EIA et IEA). © Jean Laherrère 2011

Enfin, la production mondiale tous liquides (« oil supply ») est depuis 2005 sur un plateau qui varie avec une oscillation de l'ordre de l'incertitude des mesures. Les affirmations sur un pic pétrolier pour une certaine année sont donc peu fiables (celles pour un jour précis, comme Kenneth Deffeyes qui a prévu le pic pour le 16 décembre 2005, ridicules) car nous sommes dans un plateau et personne ne peut dire quand un déclin significatif va se produire.

Futura-Sciences : Est-ce que d'éventuels progrès concernant les techniques de détection, d'extraction permettront un jour d'augmenter à nouveau la production et d'éviter ce déclin ?

Jean Laherrère : Les grandes avancées de détection sont la sismique grâce à l'utilisation de davantage de sismographes, de 3D et 4D [la quatrième dimension étant le temps, NDLR], mais seuls les forages peuvent statuer sur la présence de pétrole et préciser les profondeurs et épaisseurs.

Les différents carburants pris en compte par la mention oil supply all liquids. © IEA
Les différents carburants pris en compte par la mention oil supply all liquids. © IEA

De grandes améliorations ont été réalisées concernant la prospection offshore, grâce à l'utilisation du GPS pour déterminer la position exacte des streamers [ou flûtes sismiques, qui analysent le sol marin, NDLR].

Concernant l’extraction, le taux de récupération (variant pratiquement de 0 à 100 %) dépend principalement de la qualité du réservoir.

Futura-Sciences : Dans les prévisions, on voit souvent la mention « crude oil yet to be found ». Sur quoi se fonde-t-on pour évaluer la quantité de pétrole que l'on va découvrir ?

Jean Laherrère : La quantité de pétrole à découvrir est estimée par l'extrapolation des découvertes passées et en estimant l'ultime. Ce qu’il reste à découvrir est l'ultime moins le déjà découvert. La meilleure approche pour estimer l’ultime est la courbe d'écrémage, à savoir l'extrapolation avec plusieurs cycles des découvertes cumulées, en fonction du nombre cumulé de champs ou de puits pas encore explorés.

Par exemple en Algérie, l'ultime est de 33 Gb [milliards de barils, NDLR] avec un modèle à 2 cycles (1910-1992 et 1992-2010) en supposant qu'il n'y en aura pas de troisième. Le total découvert fin 2010 est de 31 Gb. Il reste donc 2 Gb à découvrir.

Futura-Sciences : Est-ce que vous considérez que nous sommes assez préparés à ce déclin ? 

Jean Laherrère : Nous ne sommes pas du tout préparés à ce déclin. La société de consommation est basée sur la croissance (du PIB qui est un mauvais indicateur car il représente les dépenses et non la richesse), mais une croissance constante est impossible dans un monde fini. Notre mode de vie doit changer mais ce message, personne ne veut l'entendre. Après le pétrole, c’est le gaz et le charbon qui déclineront.

Prévision de l'évolution de la disponibilité des différents carburants. © IEA
Prévision de l'évolution de la disponibilité des différents carburants. © IEA

Futura-Sciences : Est-il possible de prévoir le pic (ou le plateau) de l'ensemble des carburants ?

Jean Laherrère : Cette prévision (oil supply all liquids) peut être modélisée avec les ultimes, sauf les biocarburants pour lesquels il n’y a pas d’ultime : la courbe suit une asymptote, la production étant limitée par la quantité de terre arable et le rendement.

Mais cette prévision ne tient compte que des contraintes géologiques (below ground) alors qu’en réalité, le plateau sera imposé par des contraintes économiques et financières (above ground), comme l’Aspo l’a présenté en 2008.  


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