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Le pays où l'on ne sait pas compter jusqu'à trois

Dans une tribu amazonienne des plus étranges, on manque de mots pour désigner les nombres. Un chercheur américain a constaté sur place qu'on y est complètement nul en calcul, preuve selon lui que la langue structure la pensée.

Dans la forêt amazonienne, il est inutile de savoir compter...

Dans la forêt amazonienne, il est inutile de savoir compter...

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"Un", "deux" et "beaucoup" : chez les Pirahãs, une tribu d'à peine deux cents personnes vivant dans la forêt amazonienne, au Brésil, il n'existe que trois mots pour désigner les nombres. Ce n'est pas la seule particularité de cette population si étrange qu'elle a fait dire à ses derniers visiteurs scientifiques : "Ce sont des Martiens !".

Les Pirahãs n'ont pas de mot pour désigner les couleurs, un cas semble-t-il unique au monde. En revanche, pour communiquer entre eux, ils utilisent aussi des chants, des fredonnements et des sifflements. Ils n'ont pas de langage écrit ni de mémoire collective remontant à plus de deux générations et ignorent les récits historiques ou mythologiques. Difficile, d'ailleurs, de désigner des personnages : chez les Pirahãs, on change régulièrement de nom pour éviter que les esprits ne s'en emparent. Quant à leurs mœurs, certaines laissent perplexes. Ces Indiens dorment indifféremment le jour et la nuit mais jamais plus de deux heures et cessent parfois de s'alimenter, comme de nourrir leurs enfants.

La cosse des maths

Ces originaux ont tellement passionné un couple de linguistes américains, Keren et Daniel Everett, qu'ils ont passé avec eux vingt-sept années. Leurs observations ont alerté un autre linguiste américain, Peter Gordon, parti à leur rencontre avec une idée en tête : vérifier si cette absence de mots pour désigner les nombres affectent leur capacité de calcul. Première difficulté : convaincre les Pirahãs de se prêter au jeu, pour empiler ici autant de noix qu'il y en a là, tracer des traits pour compter des objets ou se souvenir de la boîte comprenant davantage de pierres que les autres. Femmes et enfants ont refusé tout net, pour cause de tabous, et seuls quelques hommes ont accepté les expériences, étalées sur trois ans.

Le verdict est clair : les Pirahãs ont un mal de chien à manipuler des nombres supérieurs à trois et commettent des erreurs qui, partout ailleurs, couvriraient de honte un enfant de six ans. Peter Gordon conclut sans détour que ces résultats confirment une théorie émise il y a plus de soixante ans par Benjamin Lee Whorf, selon laquelle la pensée d'un enfant s'organise différemment selon sa langue natale. N'ayant pas de mot pour désigner les nombres, les Pirahãs ne peuvent pas se les représenter. Cette théorie du déterminisme linguistique a depuis longtemps été délaissée, notamment après les travaux de Noam Chomsky, au profit de l'idée inverse : toutes les langues du monde reposent sur les mêmes grands principes, sorte de grammaire universelle, inscrite au fond du cerveau de chaque être humain.

La conclusion de Gordon n'a pas convaincu Daniel Everett (aujourd'hui professeur à Cambridge, en Grande-Bretagne) et qui parle couramment la langue des Pirahãs. "Le mot que Gordon a traduit par UN désigne en fait une petite quantité et le mot DEUX une quantité plus grande" a-t-il expliqué. Lui a une autre hypothèse : les Pirahãs ne veulent rien faire comme les autres, qu'ils considèrent comme inférieurs. Depuis deux cents ans au contact des Brésiliens et pratiquant depuis plus longtemps encore le commerce avec les autres tribus amazoniennes, ils ont farouchement conservé leur identité, notamment en rejetant toute idée d'abstraction, pour les nombres, pour les couleurs ou pour le reste.


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