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Pourquoi aime-t-on la musique ?

Pour les spécialistes de l’évolution, la musique est un véritable casse-tête : pourquoi notre espèce consacre-t-elle beaucoup de temps et d’énergie à cette activité qui apparemment n’a aucun but concret ?

Page 6 / 9 - La musique de nos émotions Sommaire
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Silvia Bencivelli Journaliste scientifique

Quelle que soit la façon dont la musique est arrivée à nous, aujourd’hui la musique pour nous est surtout émotion.

Il ne s’agit pas seulement des émotions véhiculées par les chansons chantées à la plage, au stade, ou associées au premier baiser romantique. La musique qui nous touche est aussi la bande son d’un film ou la musique raffinée d’un magasin de vins, qui nous pousse vers les rayons des bouteilles les plus chères.

Les émotions musicales sont difficiles à étudier, pour au moins trois raisons.

  1. Tout d’abord, on ne voit pas très bien à quoi peuvent servir les émotions suscitées par la musique. D’habitude, on attribue aux émotions une valeur biologique liée à la survie de l’individu ou de l’espèce. Par exemple, la peur déclenche des comportements qui permettent de se mettre à l’abri en cas de danger, alors que le plaisir pousse à continuer l’activité que nous sommes en train de faire. La musique ne présente pas une valeur biologique directement compréhensible et par conséquent les neuroscientifiques ne les considèrent pas suffisamment importantes pour mériter des recherches spécifiques.
  2. Il y a ensuite le problème des goûts individuels, qui de surcroît peuvent varier avec le temps. Il n’est pas vraisemblable par exemple que six milliards de personnes aiment le jazz et il est également très probable que le fan le plus inconditionnel de John Coltrane n’écoutait enfant que les chansons de Dorothée. Cette variabilité rend  l’évaluation des émotions musicales peu objective dès le départ.
  3. Enfin, il faut considérer la difficulté d’évaluer les émotions dans un laboratoire.

Étudier les mécanismes d'émotion musicale pour mieux comprendre la nature humaine

Malgré ces obstacles, depuis quelque temps, les psychologues et les neurologues commencent à penser que si nous réussissions à étudier de façon sérieuse les émotions musicales, et à comprendre les mécanismes qui les déclenchent, nous pourrions probablement arriver à savoir pourquoi, nous les humains, nous aimons la musique.

Si l’on accepte l’hypothèse selon laquelle les émotions ont pour fonction de nous orienter vers les comportements les plus adaptés à notre survie, nous pourrions expliquer les réponses émotionnelles à la musique en termes de pression sélective. Nous pourrions dire, par exemple, que nos capacités musicales sont liées à la nécessité de distinguer parmi les stimuli auditifs environnants les stimuli porteurs de danger des stimuli plus amicaux.

Portrait de John Coltrane by Paolo Steffan, 2007 © Paolo Steffan Creative Commons Attribution
Portrait de John Coltrane by Paolo Steffan, 2007 © Paolo Steffan Creative Commons Attribution

Dans cette optique, la musique qui suscite la peur pourrait être l’écho d’un mécanisme de défense ancestral contre une menace objective pour la sécurité de nos ancêtres – le cri d’un grand prédateur ou le bruit des intempéries. En revanche, une musique agréable pourrait être liée au souvenir de sons et de bruits favorables, comme des occasions de socialisation avec d’autres membres de notre espèce.

Inversement, selon les neuroscientifiques, l’étude de la musique pourrait nous en apprendre un peu plus sur les émotions en général. Entre les mains des scientifiques, la musique pourrait donc devenir un instrument pour mieux comprendre la nature humaine et non seulement un argument pour nous convaincre à acheter une bouteille à 100 euros.

Robert Zatorre a coécrit une étude avec des neuro-images pour comprendre les mécanismes d'émotion. © DR
Robert Zatorre a coécrit une étude avec des neuro-images pour comprendre les mécanismes d'émotion. © DR

Émotions musicales et zones cérébrales

Aujourd’hui, les chercheurs les plus actifs dans ce domaine sont Robert Zatorre et Anne Blood du Montreal Neurological Institute, qui ont publié leur première étude avec des neuro-images en 1999 dans Nature Neuroscience.

Pour éviter de se heurter aux problèmes que nous avons évoqués, les deux scientifiques ont choisi de commencer par les émotions négatives. Voilà ce que racontait Zatorre dans la revue Nature :

« Les goûts musicaux sont tellement variés qu’il était beaucoup plus simple de construire des expériences sur la base de traits musicaux que personne ne supporte (les dissonances), plutôt que de chercher des morceaux suscitant chez tous une réponse positive. » Ils ont donc soumis une dizaine d’étudiants à une TEP (tomographie par émission de positons) pendant qu’ils écoutaient dix morceaux comportant des passages plus ou moins dissonants. La TEP permet de « photographier » l’activité cérébrale à un moment donné, en mettant en évidence les zones les plus irriguées en sang et donc les plus actives.

Ils constatèrent que, dans une partie précise du cerveau, l’afflux sanguin changeait en fonction de la quantité de passages désagréables que les étudiants étaient contraints à écouter. C’est une observation très importante, car elle démontre pour la première fois que les mécanismes neuronaux à l’origine des émotions musicales n’interviennent pas dans les zones du cerveau dédiées à la reconnaissance des sons, c’est-à-dire les aires auditives.

Au contraire, les zones cérébrales des émotions musicales ne sont pas distinctes des zones des autres émotions. Dans ce cas particulier, les zones qui s’activaient étaient les mêmes que celles activées par des images désagréables.

Par la suite, Zatorre et ses collègues se sont concentrés sur les émotions positives. Lors d’une expérience, ils ont recruté d’autres étudiants qui, cette fois-ci, pouvaient écouter la musique de leur choix. La TEP a fourni de nouveau un résultat important : lorsque nous écoutons une musique de notre goût, les circuits neuronaux qui entrent en jeu sont ceux qui interviennent dans les mécanismes de motivation et de récompense. Ce sont les circuits en fonction durant les activités favorables à la survie de l’individu et de son espèce, comme la nutrition et le sexe. La signification biologique de l’activation de ces zones cérébrales (qui contribuent à la constitution dudit système limbique) est l’encouragement à se nourrir et à se reproduire : deux activités nécessaires pour le bien de l’espèce. Mais comment interpréter le fait qu’une musique agréable active ces mêmes zones ?

La musique n’est pas une substance pharmacologique active, comme les drogues (ou le chocolat) qui stimulent les circuits de la récompense et du plaisir. La musique est un stimulus abstrait, intangible. L’hypothèse de Zatorre et Blood est que l’activation de ces circuits, induite par la musique, représente une caractéristique spécifiquement humaine, et que : « avec la formation d’une transmission anatomique et fonctionnelle entre les systèmes cérébraux d’un point de vue phylogénétique les plus anciens, nécessaires à notre survie, et ceux plus récents, de type cognitif, notre capacité générale à donner un sens aux stimuli abstraits a augmenté, ainsi que notre capacité à en retirer du plaisir. »

Le contenu émotionnel d’un stimulus peut être également étudié à travers les hormones. Dans le cas précis de la musique, il semble établi que l’écoute influence la sécrétion des hormones liées au bien-être et au stress (surtout le cortisol et les endorphines), ainsi que la testostérone chez les hommes.

Les capacités musicales, un avantage évolutif ?

Si la musique, dans une certaine mesure, est le fruit de l’adaptation, les avantages qu’elle a donnés à nos ancêtres étaient peut-être là : dans la capacité à nous faire communiquer les émotions, même des émotions partagées, de nous unir et de réduire les tensions, et peut-être aussi de calmer nos hommes, qui avaient tendance à être plus guerriers que les femmes.

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