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Bernard Vaissière : "Oui, les abeilles pourraient disparaître"

Les populations d’abeilles déclinent partout dans la monde. Le fait est connu depuis longtemps et la presse s’est récemment emparée du sujet. Bernard Vaissière, chercheur à l’Inra et un des rares spécialistes français de la pollinisation, fait pour Futura-Sciences un point sur cette question.

Bourdon terrestre (Bombus terrestris) en train de faire vibrer une fleur de tomate pour en extraire le pollen. © Inra / N. Morison Bourdon terrestre (Bombus terrestris) en train de faire vibrer une fleur de tomate pour en extraire le pollen. © Inra / N. Morison

Bernard Vaissière : "Oui, les abeilles pourraient disparaître" - 2 Photos
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Bernard Vaissière est chargé de recherche à l’Inra (Institut national de la recherche agronomique), à Avignon, et animateur du Laboratoire de pollinisation entomophile.

Les recherches de son équipe concernent les interactions entre le pollen, son vecteur (vent ou insecte) et le pistil, l’efficacité pollinisatrice, les relations entre abeilles et paysages, et l’impact de la pollinisation sur l’agriculture.

Futura-Sciences : Que sait-on vraiment du déclin des populations d’abeilles dans le monde ?

Bernard Vaissière : Nous ne connaissons pas précisément les effectifs. Les chiffres qui ont circulé dans des articles de presse récents sont faux. Tout d’abord, il faut savoir que les abeilles ne sont pas les seuls insectes pollinisateurs - même si ce sont les principaux - et que, parmi elles, il n’y a pas que l’abeille domestique, comme beaucoup de monde le pense en France… Il y a mille espèces d’abeilles dans notre pays et 20 000 dans le monde ! Ce qui est certain, c’est que nous disposons d’éléments clairs montrant une réduction des populations. En juillet 2006, un article publié dans Science démontrait le déclin des populations d’abeilles sauvages (sans les bourdons) au Royaume-Uni et en Hollande. Fin 2006, les résultats d’une étude américaine indiquaient un déclin semblable aux Etats-Unis.

Pour les abeilles domestiques, on a observé, aux Etats-Unis également, une très forte mortalité hivernale, de 30 à 50 % des colonies à la sortie de cet hiver et de l’hiver 2005-2006, contre 5 à 10 en situation normale. En France et en Belgique, cette mortalité hivernale avait atteint les mêmes valeurs ces dernières années mais, selon le CNDA (Centre national du développement apicole), la mortalité est redescendue l’hiver dernier à 8 à 10&%.

Abeille domestique (Apis mellifera) en train de récolter du nectar sur une Aster (Asteraceae)© Inra / N. Morison
Abeille domestique (Apis mellifera) en train de récolter du nectar sur une Aster (Asteraceae)
© Inra / N. Morison

FS : Connaît-on les causes de ce retour apparent à la normale ?

Bernard Vaissière : Non. S’agit-il d’un simple répit, dû par exemple à un hiver plus doux ? L’interdiction du Gaucho et du Régent est également une cause possible. Mais nous n’avons pas de preuve.

FS : Une équipe américaine vient de publier dans Science un article qui pointe la responsabilité d’un virus pour l’effondrement des colonies d’abeilles domestiques. Pensez-vous que cela soit possible ?

Bernard Vaissière : Il s’agit de l’Israeli Acute Paralysis Virus. L’Acute Paralysis Virus était déjà connu, y compris en France, et il est bien sûr possible qu’il soit le principal agent responsable. Mais les causes de mortalité des colonies d’abeilles domestiques peuvent êrte multiples et il est toujours difficile de démêler les phénomènes potentiellement multifactoriels. Il est fort possible aussi que l’alimentation, les pesticides, et un Varroa destructor, un acarien parasite, aient joué un grand rôle. Cet acarien affaiblit les abeilles et les rend plus sensibles à d’autres facteurs, comme par exemple une infection virale.

FS : Les abeilles sont-elles vraiment en danger ?

Bernard Vaissière : Oui. Je pense qu’aujourd’hui la possibilité d’un déclin important des populations d’abeilles, voire de la disparition complète de certaines espèces, est réelle. L’abeille domestique est un peu un baromètre des populations sauvages, dont nous n’avons pas les moyens de connaître les effectifs. En France particulièrement, il y a très peu de chercheurs travaillant sur les pollinisateurs et la pollinisation par les insectes. Dans mon équipe, nous sommes trois scientifiques dont deux enseignants-chercheurs. Nous n’avons pas embauché depuis 18 ans ! Et les spécialistes des insectes pollinisateurs ont pour la plupart plus de soixante ans… En revanche, nous savons que les abeilles sont fragiles et nous savons pourquoi : elles se nourrissent presque exclusivement de nectar et de pollen que les plantes produisent pour elles. C’est le fruit d’une longue coévolution avec les plantes à fleurs. Les insectes herbivores qui mangent les feuilles, par exemple, ingèrent eux toutes sortes de poisons comme des alcaloïdes et des tanins, et se défendent à l’aide d’enzymes de détoxification. Les abeilles, elles, sont très mal pourvues avec ces enzymes.

FS : Le pollen n’est pas seulement transporté par les insectes : il y a le vent aussi…

Bernard Vaissière : Nous avons étudié cette question. A part les insectes, les plantes à fleurs ont deux autres modes de pollinisation principaux en Europe : l’autopollinisation passive (la pollinisation a lieu au sein d’une même fleur par contact direct des anthères et du stigmate ou par gravité, c’est le cas du blé par exemple) et la pollinisation par le vent. Mais la pollinisation par les insectes (essentiellement les abeilles) intervient dans 80 % des espèces de plantes à fleurs. Comme le disait Jean Louveaux, qui fut directeur à l’Inra de Bures-sur-Yvette, les insectes pollinisateurs représentent une faible biomasse, mais ils sont néanmoins très importants : ils agissent comme des catalyseurs.

FS : Les plantes cultivées sont-elles concernées ?

Bernard Vaissière : Selon une étude internationale menée sur 115 cultures et dans 200 pays, par des équipes de France, d’Allemagne, des Etats-Unis et d’Australie, les trois quarts des cultures sont pollinisées majoritairement par les insectes. C’est le cas pour la plupart des cultures fruitières, légumières, oléagineuses et protéagineuses, ainsi que celles des fruits à coques, des épices, du café et du cacao. Seules 25 % des cultures n’en dépendent pas du tout (principalement les céréales comme le blé, le maïs et le riz). Au total, c’est 35 % de la production mondiale de nourriture qui provient de cultures dépendant de la pollinisation par les insectes.

FS : Y a-t-il une prise de conscience de l’importance de ce phénomène ?

Bernard Vaissière : En 2004, l’Europe a lancé le programme Alarm (Assessing Large-scale environmental risks for biodiversity with tested methods) qui se terminera en 2008. Il y a déjà eu des avancées, comme l’article sur le déclin parallèle des abeilles sauvages et des plantes pollinisées par les abeilles paru dans Science en juillet 2006. Il y a aussi plusieurs pistes qui sont explorées pour renverser la tendance comme par exemple les jachères fleuries, sur lesquels des travaux sont en cours pour mesurer leur impact sur le maintien des populations de pollinisateurs. Mais certaines entreprises phytosanitaires se sont emparées de cette piste et les chiffres annoncés sont parfois douteux… L’effet n’est probablement bénéfique que si l’on choisit bien les espèces plantées et leurs dates de floraison, et l’on manque encore de recul pour faire des recommandations précises sur l’impact et les surfaces minimales nécessaires.

FS : La situation vous semble-t-elle réversible ?

Bernard Vaissière : Tant que les espèces n’ont pas disparu, elle l’est… même si le système haplo-diploïde des abeilles ne favorise pas le maintien des petites populations. Et il y a des signes positifs, comme le programme Alarm. Ces actions sont encore modestes mais, comme les insectes pollinisateurs, elles pourraient agir comme un catalyseur…


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