Les abeilles sont des insectes sociaux travaillant pour le bien de la colonie. N’ont-elles pas de personnalité pour autant ? Il semble que certaines d’entre elles puissent prendre goût à la liberté durant leurs vols d'exploration. Plus surprenant, ce besoin de nouveauté serait régi par les mêmes molécules (catécholamine, GABA ou glutamate) que chez les vertébrés.

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    Les abeilles, malgré leur vie sociale extrêmement hiérarchisée, auraient une personnalité propre dont les bases moléculaires sont identiques à celles des vertébrés. Heureusement, les envies de liberté de quelques abeilles sont parfaitement compatibles avec le mode de fonctionnement des ruches. © L. Brian Stauffer

    Les abeilles, malgré leur vie sociale extrêmement hiérarchisée, auraient une personnalité propre dont les bases moléculaires sont identiques à celles des vertébrés. Heureusement, les envies de liberté de quelques abeilles sont parfaitement compatibles avec le mode de fonctionnement des ruches. © L. Brian Stauffer

    Les abeillesApis mellifera, vivent en communauté au sein de ruches comprenant en moyenne 40 à 60.000 individus. Elles forment des sociétés où chacune d'entre elles tient un rôle bien précis. Les ouvrières s'occupent successivement de plusieurs tâches, allant de l'apport de soins aux larves (activité de nourricière) à la récolte de pollen et de nectar. Elles sont alors dénommées butineuses. Face à la cohésion les unissant, une question se pose : chaque individu a-t-il une personnalité propre ou agit-il de manière stéréotypée ?

    Au sein des ruches, les populations d’ouvrières ne cessent de croître jusqu'à atteindre un niveau de surpopulation. La colonie se divise alors en deux. L'essaim nouvellement formé part à la recherche d'un site à coloniser. Des chercheurs de l'université de l'Illinois, dirigés par Gene Robinson, ont remarqué que certaines abeilles semblaient intrépides durant cette phase. Presque 5 % de l'ensemble de l'essaim part littéralement à l'aventure. Plus surprenant, une fois la nouvelle ruche en place, ces insectes continuent à explorer leur environnement à la recherche de nourriture. Les chiffres le montrent : les abeilles ayant prospecté pour trouver un nouveau nid ont 3,4 fois plus de chance de devenir des spécialistes de la recherche de nourriture, par rapport aux butineuses. Ont-elles pris goût à la liberté ?

    Les chercheurs ont souhaité établir l'existence de différences moléculaires entre les exploratrices et les butineuses. Ils ont donc comparé l'expression de leurs gènesgènes. Contre toute attente, ils ont trouvé des milliers de différences. Certaines d'entre elles ont particulièrement retenu leur attention. Les exploratrices produisent en effet des moléculesmolécules impliquées dans le circuit de la récompensecircuit de la récompense et dans les comportements de recherche de nouveautés chez les vertébrés et donc chez l'Homme. Ces résultats sont publiés dans la revue Science.

    Les essaimages ont lieu au printemps. La vieille reine quitte alors la ruche avec la moitié de sa population, toutes castes confondues, à la recherche d'un nouveau site de vie. © shamaj, Flickr, CC by-nc-nd 2.0

    Les essaimages ont lieu au printemps. La vieille reine quitte alors la ruche avec la moitié de sa population, toutes castes confondues, à la recherche d'un nouveau site de vie. © shamaj, Flickr, CC by-nc-nd 2.0

    Les abeilles et les Hommes égaux face à la liberté

    Parmi les gènes exprimés par les abeilles exploratrices, certains codent pour des catécholamines, du glutamateglutamate et de l'acideacide γ-aminobutyrique (GABA). Les catécholamines les plus courantes sont l'adrénalineadrénaline, la norédrénaline et la dopaminedopamine. Tiens donc, n'est-ce pas ce que recherchent les amateurs de sports extrêmes ? Le glutamate est quant à lui le principal neurotransmetteur excitateur chez l'Homme. Son action est inhibée par le GABAGABA.

    Mais est-on sûr que ces molécules jouent le rôle qui leur est attribué ? Oui, des tests complémentaires l'ont confirmé. Les chercheurs ont modifié les signaux exprimés dans le cerveaucerveau des insectes en les confrontant à différentes substances. Les probabilités qu'une butineuse devienne une exploratrice ont augmenté de respectivement 73 % et 37 % lors d'une exposition à du glutamate ou à de l'octopamine (équivalent à la noradrénalinenoradrénaline). En revanche, elle a diminué de 44 % pour des ouvrières dont l'action de la dopamine a été inhibée.

    Les voies métaboliques impliquées dans la recherche de nouveautés chez les abeilles sont donc bien les même que chez l'Homme et les autres vertébrés. Cette particularité aurait évolué indépendamment au sein des différents groupes tandis que les bases moléculaires seraient restées identiques. Alors, les abeilles ont-elles leur propre personnalité ? Quoi qu'il en soit, les comportements exploratoires sont nécessaires à la survie de la ruche puisqu'ils permettent de trouver de nouvelles sources de nourriture ou de nouveaux sites à coloniser. Tout le monde en sort donc gagnant.