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La physique restaure l'intégrité de Médée, l'opéra de Cherubini

Le célèbre compositeur Luigi Cherubini avait mutilé la version originale de son opéra Médée, en recouvrant une partie de la partition. C’était sans compter sur les experts en spectrométrie de fluorescence X du Slac. Perçant la couche de carbone dérobant aux mélomanes des extraits du chef-d’œuvre, ils viennent de le ressusciter dans sa forme intégrale.

En utilisant la spectrométrie de fluorescence X, les physiciens du Slac ont vu à travers la couche de carbone recouvrant une aria de Médée, les morceaux de partition volontairement supprimés par Cherubini. On les voit apparaître sur cette image, dans le cadre blanc en bas à gauche. © Uwe Bergmann, Slac En utilisant la spectrométrie de fluorescence X, les physiciens du Slac ont vu à travers la couche de carbone recouvrant une aria de Médée, les morceaux de partition volontairement supprimés par Cherubini. On les voit apparaître sur cette image, dans le cadre blanc en bas à gauche. © Uwe Bergmann, Slac

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En 2005, des chercheurs du Slac ont utilisé les faisceaux de rayons X produits par le Stanford Synchrotron Radiation Lightsource (SSRL) pour percer les secrets du Palimpseste d'Archimède. Il s’agissait d’un manuscrit réunissant différents traités rédigés par l'illustre philosophe et mathématicien, qui avait été réutilisé et recouvert par l'écriture d'une prière byzantine au XIIe siècle.

Un visiteur leur a proposé récemment de se pencher avec les mêmes méthodes sur un nouveau mystère, celui des pages perdues d’un célèbre opéra, Médée, de Luigi Cherubini (1760-1842). Le compositeur italien a passé la majeure partie de sa vie en France, et ses œuvres les plus importantes sont des opéras et de la musique sacrée. Beethoven le considérait comme l’un des compositeurs majeurs de son époque, voire comme le meilleur.


Médée, de Cherubini, est l'un des grands opéras du XVIIIe siècle. © vdzwyer, YouTube

En 1797, Cherubini présente à ses contemporains sa dernière création, inspirée de la mythologie grecque, celle de l’histoire de Médée et du célèbre Jason, tirés de la légende des argonautes et de la Toison d’or. Mais comme dans la fameuse scène du film Amadeus de Milos Forman avec Mozart pour vedette, les critiques lui répliquent qu’il y a en quelque sorte « trop de notes » dans Médée. C’est peut-être pour cette raison que Cherubini a alors décidé de noircir quelques-uns des feuillets de l’acte 3 son opéra, plus précisément la fin de l’aria Du trouble affreux qui me dévore. Depuis lors, personne n’avait plus entendu cette œuvre dans sa version complète.

La puissante méthode de spectrométrie par fluorescence X

On dispose maintenant des pages originales de la partition de Cherubini. Le génie ne pouvait pas prévoir que deux siècles plus tard, la couche de carbone dont il avait recouvert une partie de son aria ne serait pas un obstacle pour la spectrométrie de fluorescence X. En effet, en bombardant des atomes avec des rayons X, ceux-ci émettent des rayons X secondaires caractéristiques de leur numéro atomique. Il est donc possible d’identifier des éléments précis sur une feuille de papier et de dire s’ils font partie d’une encre déposée ou non.

La méthode de la spectrométrie de fluorescence X est ancienne puisqu’elle remonte aux travaux d’Henry Moseley et de sa fameuse loi découverte en 1913. Cette méthode spectrométrique n’a cessé d’être affinée depuis, et elle est couramment utilisée pour caractériser la composition de divers matériaux, par exemple en minéralogie.

Deux pages de l'aria de Médée qui ont été mutilées par son compositeur, Cherubini. La couche de carbone dont il a recouvert ses partitions est par chance transparente aux rayons X, et cela permet une analyse par spectrométrie de fluorescence X. © Uwe Bergmann, Slac
Deux pages de l'aria de Médée qui ont été mutilées par son compositeur, Cherubini. La couche de carbone dont il a recouvert ses partitions est par chance transparente aux rayons X, et cela permet une analyse par spectrométrie de fluorescence X. © Uwe Bergmann, Slac

Quand Cherubini a composé Médée en 1797, l'encre qu’il utilisait, appelée encre ferro-gallique, contenait une grande quantité de métal. Elle était couramment employée à l’époque, pour écrire les notes des partitions. Déjà connue des Romains, l’encre ferro-gallique est celle qui a été la plus utilisée dans le monde occidental jusqu’au début du XXe siècle. Les portées des partitions de Cherubini ont en revanche été imprimées avec une encre contenant un niveau élevé de zinc.

Un aria reconstituée en une nuit grâce aux rayons X

Il suffisait donc, en quelque sorte, de scanner ligne par ligne les pages de l’aria, en utilisant la méthode de spectrométrie de fluorescence X pour détecter et différencier les partie riches en fer et celles riches en zinc, pour avoir accès aux notes cachées de Cherubini.

Une seule nuit aura suffi aux chercheurs du Slac pour reconstituer la partition perdue. L’un des auteurs de ce travail remarquable, le physicien Uwe Bergmann se remémore les moments où il a vu réapparaître les notes de Cherubini en ces termes : « C'était incroyable d'être en mesure de voir l'aria complète. Pour moi, la découverte de la composition de l'œuvre d'un génie, qui avait été perdue pendant des siècles, est aussi excitante que d'essayer de découvrir l'un des grands secrets de la nature ». Tout le monde peut maintenant écouter l’opéra de Cherubini enfin restauré.


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