Mots-clés |
  • développement durable,
  • Incontournables,
  • Eau
Géopolitique et guerre de l'eau

L'UNESCO a prévu qu'en 2020 l'eau sera un problème mondial sérieux. A l'heure où les réserves s'épuisent, on se demande s'il faut fixer un prix à l'eau ? Quels sont les problèmes, existe-t-il des solutions ?

Page 5 / 10 - Turquie, Iran, Irak Sommaire
PDF
Claire König Enseignante Sciences Naturelles

1 - Le Tigre et l'Euphrate

Données hydrologiques des 2 fleuves.

Ils prennent tout deux naissance en Turquie orientale (Kurdistan). L'Euphrate, long de 2 700 km, traverse en outre la Syrie et l'Irak. Le Tigre (1 899 km) est frontalier avec la Syrie et coule ensuite en Irak. En Basse Mésopotamie, les eaux mêlées des deux fleuves constituent, sur 170 km environ, le Chott el Arab qui débouche dans le golfe persique ;

Tigre et Euphrate
Tigre et Euphrate

Le régime des deux fleuves est très comparable, de type pluvio-naval, marqué par les pluies méditerranéennes d'hiver de l'Anatolie orientale et la fonte des neiges au printemps. Les écoulements du Tigre et de l'Euphrate présentent trois grandes caractéristiques :

  • Une très forte irrégularité à la fois inter-annuelle (rapport 1 à 4) et aussi saisonnière (plus de la moitié des écoulements s'effectue en 3 mois (mars, avril, mai). L'ampleur et la brutalité des crues sont spectaculaires notamment dans la plaine alluviale de Mésopotamie.
  • Une diminution notable des débits d'amont vers l'aval. Ainsi le débit moyen « naturel » de l'Euphrate à la frontière turco-syrienne est de 830 m3/s, 775 m3 à la frontière irakienne et 458 m3 à Nassiriya. Le débit moyen du Tigre de 1410 m3/s en aval de Bagdad tombe à 218 m3/s à Amara et 78 à Qalat Saleh en Basse Mésopotamie.
  • Les deux pays arabes d'aval : la Syrie et l'Irak se trouvent placés dans une inconfortable position de dépendance à l'égard de la Turquie. L'Euphrate, le Tigre et ses affluents coulent bien en Irak mais ils sont alimentés par des précipitations extérieures : 70% de l'alimentation est turque, 7% iranienne et 23% seulement irakienne.

Mosul sur le Tigre
Mosul sur le Tigre

Les aménagements irakiens.

Ils sont, de très loin, les plus anciens et se sont échelonnés dès 1927 tout au long du dernier siècle écoulé avec trois types d'ouvrages :

-- Des barrages de dérivation de crues en premier lieu (Kut, Muqdadiya) entre les deux guerres. Puis à partir de 1950, des barrages protégent contre les inondations et orientent les eaux de crue vers des dépressions naturelles où elles sont stockées (barrage de Ramadi et dépressions d'Habaniya et Abu Didis, barrage de Samara et dépression du Tharthar). Plus récemment, construction de barrages de retenue sur les affluents du Tigre ou en Jéziré irakienne.

-- Enfin, deux réalisations complètent la maîtrise des eaux : le canal Tharthar-Euphrate (1976) permet le déversement des eaux excédentaires du Tigre vers l'Euphrate ; et en 1992 le pays a achevé un immense canal de drainage, le « 3e fleuve », long de 512 km, qui passe en siphon sur l'Euphrate et rejette dans le Golfe les eaux salées. Ce canal permettra de gagner par la désalinisation et l'assèchement des marais de nouvelles terres.

- Voir : Projet "Eden Again" en Irak

Les aménagements syriens.

Construction du barrage Tabqa sur l'Euphrate terminé en 1976. La retenue de 12 km3 devrait permettre la mise sous irrigation de 640 000 nouveaux hectares mais on est très loin du compte (sans doute pas plus de 100 à 150 000 hectares).

Turquie, barrages et pays voisins
Turquie, barrages et pays voisins

2 - La Turquie

Le Programme Régional de Développement de l'Anatolie du Sud - Est, lancé en 1972, vise à un développement intégré d'une vaste zone de 75 000 km2 incluant 6 départements d'Anatolie orientale peuplés de 6 millions d'habitants. La phase de réalisation est déjà largement entamée. Cette gigantesque opération hydraulique se décompose en treize sous - projets : 7 sur l'Euphrate et 6 pour le Tigre. Une dizaine de centrales hydro-électriques produiront 27 milliards de kW/h. C'est dire à quel point ce projet de barrage est un atout crucial pour la Turquie, qui lui permettrait de contrôler la distribution de l'eau dans cette région.

Ensemble du projet turc GAP
Ensemble du projet turc GAP

-- Le barrage Atatürk, la pièce essentielle, (48 milliards de m3, soit deux dois le débit moyen annuel du fleuve) est entré en service en 1992. Sur une superficie cultivée de 3 000 000 hectares, 1 700 000 seront irrigués et consommeront 22 milliards de m3 d'eau/an. Actuellement, 120 000 hectares sont effectivement irrigués et 200 000 prêts à l'être. Quand tous les projets viendront à terme, entre 17 et 34% du débit sera absorbé. Si tout se passe comme prévu le débit de l'Euphrate en Syrie devrait être réduit de 11 milliards de m3 et celui du Tigre de 6. En outre, les risques de pollution sont prévisibles. Les eaux usées du GAP vont de déverser dans la zone où se forme la source du Khabour, l'affluent syrien de l'Euphrate.

Image Lansat Ataturk en 1983 et ne 2002
Image Lansat Ataturk en 1983 et ne 2002

L'arrangement de 1987 pour le partage des eaux.

Un accord bilatéral syro-irakien d'avril 1990 prévoit une répartition proportionnelle des eaux de l'Euphrate entre les deux pays riverains arabes : 42% des 500 m3/s revient à la Syrie (soit 6.6 km3) et 58% à l'Irak (9km3). Ce double protocole n'est pas un « vrai traité », mais il demeure la base de référence dans toutes les discussions. Il faut enfin remarquer qu'il est très incomplet puisque rien n'a été prévu pour la répartition des eaux du Tigre entre l'Irak et la Turquie.

Hasankeyf, un cas parmi d'autres…

Le GAP doit recouvrir d'inestimables vestiges archéologiques… Dans ce projet dont le coût s'élève à plusieurs milliards de dollars, la valeur historique des sites qui devront être submergés, leur importance capitale dans le patrimoine mondial, ainsi que les déplacements de populations et les dégâts humains que cela occasionnera pèsent peu dans la balance.

Parmi les sites menacés figure la ville d'Hasankeyf.

Hasankeyf est un des lieux d'occupation les plus antiques de la région, avec des vestiges historiques d'importance majeure, dont les plus anciens remontent à 5000 ans. Mais si le barrage d'Ilisu est mis en place, 57 localités disparaîtront sous les eaux et plus de 16.000 personnes seront chassées des terres de leurs ancêtres.

Habitations troglodytes Hasankeyf
Habitations troglodytes Hasankeyf

Hasankeyf, c'est le village troglodyte le plus remarquable de la Mésopotamie, par l'importance et l'ancienneté de ses grottes, c'est aussi une ancienne place-forte romaine, érigée pour faire face aux marches ennemies de l'empire perse ; c'est enfin une capitale médiévale qui abrita deux des plus prestigieuses dynasties de la région : les Kurdes ayyoubides et les Turcs artoukides.

C'est en longeant le Tigre, au départ de Diyarbakir, la capitale historique du Kurdistan, que nous atteignons cette ville, en parcourant la vallée bientôt condamnée par les eaux. Sur la route, nous rencontrons peu d'habitations, quelques troupeaux, quelques paysans, beaucoup de barrages et de contrôles policiers. Aujourd'hui, le Kurdistan est un pays presque désert : la guerre qui a duré quinze ans entre le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan) et le gouvernement turc a déjà causé la destruction de près de quatre mille villages et provoqué l'exode de millions de Kurdes. Le Kurdistan, c'était autrefois des montagnes boisées et giboyeuses, mais aujourd'hui brûlées, dont la pierre affleure de terre, des pâturages fertiles dont la transhumance animait la vie quotidienne des villages. Aujourd'hui, aucun arbre, aucune pâture n'anime un pays pourtant fertile.

Tour du XIIè siècle à Hasanfeyf
Tour du XIIè siècle à Hasanfeyf

L'immense citadelle en ruines perchée sur un rocher domine la ville et la vallée. C'est la forteresse qui a donné son nom à la ville. Point de jonction entre plusieurs vallées, la citadelle permettait de contrôler les communications entre l'Anatolie, la Haute-Mésopotamie et la Syrie du Nord.

Mais le monument le plus spectaculaire et le plus important, puisqu'il est à l'origine même de la ville, ce sont les deux montagnes d'Hasankeyf, dans lesquelles les constructions se mêlent de façon indissociable aux éléments naturels. Ces montagnes sont en effet truffées de grottes et de cavernes dont certaines auraient cinq mille ans et remonteraient donc à l'époque néolithique.

C'était une ville à part, au-dessus de l'autre ville, ce que nous confirment l'importance et la splendeur des monuments qui restent. C'est un dédale de salles souterraines ou extérieures, dont les fenêtres s'ouvrent soudain sur le vide, à une hauteur vertigineuse, ou des pans de murs effondrés et béants semblent avoir été ouverts exprès pour laisser voir la vallée et les prés en fleurs. En nous enfonçant dans de simples trous sombres creusés dans le roc, nous débouchons souvent sur des salles splendides à coupole et décor sculpté.

C'est dimanche aujourd'hui et de nombreuses familles se promènent, parlent kurde, turc et même arabe. Beaucoup viennent voir, intrigués par nos relevés et nos prises de vue, nous parlent du barrage, de leur attachement à cette ville… Elles semblent fonder leur dernier espoir sur la campagne internationale, dont le retentissement ne parvient pas à les rassurer…Le haut de la montagne, ainsi que les parties supérieures de la citadelle et quelques grottes habitées : c'est tout ce qu'il restera dans peu de temps du passé d'Hasankeyf, si le barrage d'Ilsu est construit. Et il l'est… d'après un article de Sandrine Alexie, avril 2000.

Géopolitique et guerre de l'eau - 7 Photos

A voir aussi sur Internet

Sur le même sujet

Vos réactions

Chargement des commentaires