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Pôle Nord 2012 : les explorateurs polaires se confient au téléphone

« On en a plein les yeux » : Alan Le Tressoler et Julien Cabon, soucieux de partager leur extraordinaire expérience durant l’expédition Pôle Nord 2012, confient leur quotidien et leurs émotions, en exclusivité, aux lecteurs de Futura-Sciences. Aujourd’hui, c’est depuis leurs duvets, et par téléphone Iridium, qu’ils nous témoignent : « c’est l’enfer et c’est le paradis ».

Alan Le Tressoler au bord d'un nombreux bras de mer qui, actuellement, fissurent la banquise. © Pôle Nord 2012 Alan Le Tressoler au bord d'un nombreux bras de mer qui, actuellement, fissurent la banquise. © Pôle Nord 2012

Pôle Nord 2012 : les explorateurs polaires se confient au téléphone - 3 Photos

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La banquise est fine, le temps est mauvais et il y a du vent, actuellement, au pôle Nord géographique. Les déplacements sont compliqués par la présence de bras d’eau de mer et l’humidité rend les conditions de vie plutôt difficiles, comme nous l’expliquaient Alan Le Tressoler et Julien Cabon dans leurs précédents messages. Le travail se poursuit, avec des prélèvements au filet à plancton et des plongées des sondes de mesures océanographiques. À cause de l'état de la banquise, l’expédition devra peut-être être écourtée, alors les deux hommes se reposent peu : « chaque heure compte ».

Cette fois, c’est par téléphone qu’ils nous ont contactés pour nous raconter leur vécu en direct. Il était 9 h 00 du matin en heure française… et quelle heure au pôle Nord ?

Alan ? Julien ? « Braquage à la polaire !!! Par -35° C, le moindre cm² exposé peut geler en quelques minutes » : des commentaires à retrouver sur Facebook et Twitter. © Pôle Nord 2012
Alan ? Julien ? « Braquage à la polaire !!! Par -35° C, le moindre cm² exposé peut geler en quelques minutes » : des commentaires à retrouver sur Facebook et Twitter. © Pôle Nord 2012

Futura-Sciences : Quelle heure est-il chez vous ? La semaine dernière, vous disiez être calés sur l’heure de Nouvelle-Calédonie.

Alan Le Tressoler et Julien Cabon (les deux parlent d’une même voix) : Le soleil est permanent, toujours à la même hauteur. Il tourne autour de nous. Au début, nous avons fait une « nuit blanche » pour finir ce que nous avions à faire. Ensuite, on s’est progressivement décalés. Nous avons fait à peu près le tour du monde des fuseaux horaires ! Ce lundi matin, nous sommes recalés sur l’heure française.

Et quel temps fait-il ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Au début, la météo était très bonne mais cela n’a pas duré. Actuellement, il y a de la neige et du vent. Dehors, la température varie entre -20 et -40°C, avec le vent. Tout est compliqué. Avant de vous appeler, j’ai réchauffé le téléphone contre moi pendant une demi-heure. On doit faire la même chose avec l’ordinateur… Surtout, l’humidité nous empêche de nous sécher. Or, nous sommes constamment mouillés quand nous travaillons à remonter un filet ou un instrument plongé dans l’eau au bout d’une corde. Mais, bon, c’était prévisible ! Et il y a des compensations…

Le collecteur installé au fond du filet à plancton a ramené ces petits animaux. Ce sont des copépodes, des arthropodes formant une grande partie du zooplancton. Leur présence indique que le phytoplancton est abondant et que, sous la banquise, les écosystèmes fonctionnent avec énergie. Ce qui a surpris les biologistes partenaires de l'expédition. © Pôle Nord 2012
Le collecteur installé au fond du filet à plancton a ramené ces petits animaux. Ce sont des copépodes, des arthropodes formant une grande partie du zooplancton. Leur présence indique que le phytoplancton est abondant et que, sous la banquise, les écosystèmes fonctionnent avec énergie. Ce qui a surpris les biologistes partenaires de l'expédition. © Pôle Nord 2012

Vous avez le temps d’admirer le paysage ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Le décor est extraordinaire. Nous en avons plein les yeux. Depuis dix jours c’est l’enfer blanc, à cause des conditions d’inconfort, mais c’est le paradis blanc pour le spectacle. C’est magique ! Ça n’a pas de prix…

Vous avez parlé d’un phoque ? Et même d’un ours ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Oui, nous avons vu un phoque dimanche 8 avril. Et un hélicoptère a signalé pas très loin de notre camp un ours polaire femelle avec deux petits. C’est assez surprenant. Nous sommes quand même à 800 km de la côte la plus proche. Après les copépodes trouvés sous la banquise, nous avons la chaîne alimentaire complète. Du coup, nous avons descendu un fil de pêche pour attraper des poissons. Mais nous n’avons rien pêché pour l’instant.

Par le trou de 1,60 m de profondeur, le grand filet à plancton va bientôt être descendu dans l'eau de l'océan Arctique jusqu'à 100 m de profondeur. Un travail à répéter trois fois. Il faudra ensuite descendre un filet, puis la bouteille de prélèvement d'eau, puis la sonde de mesure. © Pôle Nord 2012
Par le trou de 1,60 m de profondeur, le grand filet à plancton va bientôt être descendu dans l'eau de l'océan Arctique jusqu'à 100 m de profondeur. Un travail à répéter trois fois. Il faudra ensuite descendre un filet, puis la bouteille de prélèvement d'eau, puis la sonde de mesure. © Pôle Nord 2012

Vous avez transmis une photo d’un grand trou carré pour descendre les instruments. Faut-il le refaire régulièrement ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Oh oui. Il mesure environ 1 m par 1,30 m, pour 1,60 m de profondeur. Il faut l’entretenir plusieurs fois par « jour ». Sinon il se reboucherait en quelques heures. Nous avons pensé à utiliser les bras de mer pour descendre les filets et les instruments. Mais c’est trop compliqué. De plus, la banquise bouge beaucoup. Nous voyons à l’œil nu les plaques bouger les unes par rapport aux autres.Ça craque de partout.

Quelle est votre position actuelle ? Devez-vous vous déplacer pour compenser la dérive de la banquise ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Nous nous trouvons à environ 20 km du pôle Nord géographique. Nous avons d’abord dérivé vers l’ouest, puis vers le sud et, avant-hier, vers le nord. Les conditions et l’état de la banquise, très fine, limitent beaucoup nos déplacements. Il se pourrait d’ailleurs que nous partions plus tôt que prévu. En principe, nous restons là jusqu’à dimanche ou lundi.

Quel travail allez-vous faire aujourd’hui… enfin, dans les heures qui viennent ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : D’abord des prélèvements avec le grand filet à plancton, qu’il faut descendre trois fois à 100 m, avant d’ajouter de l’alcool pour empêcher le gel. Puis descendre le petit filet à plancton. Puis la bouteille Niskine [pour les prélèvements d'eau, NDLR], à 25 m, et la sonde CTD [pour les mesures de température, pression et salinité, NDLR]. Ensuite nous ferons des prélèvements de glace pour des analyses de microbiologie et des mesures de radioactivité, car il pourrait y en avoir ici, à cause de l’activité solaire.

Vous y allez maintenant ?

Alan Le Tressoler et Julien Cabon : Oui, c’est le moment le plus dur. Quand il faut sortir du duvet !


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