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Amazone : un expert nous explique la crue historique de 2012

L’Amazone voit inlassablement son niveau augmenter chaque année entre mai et juin. La crue de 2012 a cependant marqué les esprits tant elle a été exceptionnelle, battant par endroit des records établis voici un siècle… ou 3 ans. Pour Futura-Sciences, Jean-Loup Guyot, directeur de recherche à l’IRD, revient sur les causes de cet événement majeur, mais aussi sur la succession de plus en plus rapide de ce type de manifestations extrêmes.   

Près de 140.000 personnes auraient été touchées par les inondations de la province de Loreto, dont la capitale est Iquitos, au Pérou. Malheureusement plusieurs décès sont à dénombrer. Certains seraient liés à l'apparition d'épidémies, notamment de leptospirose. © Williams Santini, IRD Près de 140.000 personnes auraient été touchées par les inondations de la province de Loreto, dont la capitale est Iquitos, au Pérou. Malheureusement plusieurs décès sont à dénombrer. Certains seraient liés à l'apparition d'épidémies, notamment de leptospirose. © Williams Santini, IRD

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Long de plus de 6.500 km, le fleuve Amazone draine une surface équivalente à celle de l’Europe, soit un peu plus de 6 millions de km². Il est alimenté par plus d’un millier d’affluents de tailles variables. Naturellement, la distribution des pluies sur le bassin amazonien a tendance à être hétérogène, il ne pleut pas partout en même temps. Grâce à cela, les eaux déversées dans les différents affluents n’arrivent pas simultanément dans l’Amazone, limitant ainsi les risques d’une crue considérable durant la période normale de montée des eaux (fin mai - début juin).

Malheureusement, ce mécanisme s’est grippé à plusieurs reprises au cours de ces dernières décennies. Une distribution anormale des pluies a provoqué l’apparition de crues exceptionnelles en 2006, en 2009 et… maintenant en 2012. Le niveau de l’Amazone à Manaus (ville la plus peuplée d’Amazonie) a dépassé le 16 mai 2012, tandis que l’eau continuait à monter, un record historique établi voici 102 ans. Cet événement serait la conséquence d’importantes inondations ayant touché le Pérou, précisément les vallées de l’Ucayali et du Marañón, le mois précédent. Le 26 mai, le débit du fleuve à la station d’Obidos, située à 700 km de l’embouchure, s’élevait à 260.000 m3/s, soit bien au-dessus du débit interannuel moyen de 170.000 m3/s calculé entre 1968 et 1995.

L’état d’urgence a été décrété dans de nombreuses régions péruviennes et brésiliennes. Près de 540.000 personnes auraient été touchées par les crues. Pour nombre d’entre elles, le fleuve Amazone représente en effet l'unique voie de communication. Jean-Loup Guyot, directeur de recherche à l’IRD et responsable l’Observatoire de recherches en environnement (Ore) Hybam sur le bassin amazonien, a répondu aux questions de Futura-Sciences au sujet de cette succession de crues exceptionnelles.

La ville d’Iquitos est située en aval de la confluence des deux principaux affluents de l’Amazone au Pérou, l’Ucayali et le Marañón. La crue du fleuve a dépassé son record historique établi en 1986 en atteignant, le 4 avril 2012, une hauteur de 1.118,62 cm. © Marco Paredes (SENAMHI Iquitos)
La ville d’Iquitos est située en aval de la confluence des deux principaux affluents de l’Amazone au Pérou, l’Ucayali et le Marañón. La crue du fleuve a dépassé son record historique établi en 1986 en atteignant, le 4 avril 2012, une hauteur de 1.118,62 cm. © Marco Paredes (SENAMHI Iquitos)

Les conséquences locales des activités humaines sont soupçonnées

Futura-Sciences : Concrètement, quelle est la situation des crues au Brésil (l’interview a été réalisée début juillet) ?  

Jean-Loup Guyot : La décrue a été amorcée donc les pics de crues sont passés et l’on retourne actuellement vers une situation normale. En revanche, nous nous dirigeons pour la fin 2012 vers un étiage sévère [NDLR : niveau moyen le plus bas d'un cours d'eau] qui risque fort de ressembler à ceux de 2005 et de 2010. Nous avons donc une augmentation de l’amplitude, c’est-à-dire de la différence entre les niveaux les plus hauts et les plus bas du fleuve, il s’agit d’un phénomène mondial. Elle est en temps normal de 7 à 8 m à Obidos, cependant nous avons depuis les 20 dernières années des maxima qui vont largement au-dessus. Des records ont été battus lors des crues catastrophiques de 2009 et 2012. Mais les saisons de basses eaux n’ont rien à envier à leurs homologues de hautes eaux puisque des records d’étiage ont été notés en 2005, en 2010 et probablement en 2012. […] Les débits moyens restent stables, ce sont globalement les extrêmes qui s’agitent.

Pourquoi autant de changements ces 20 dernières années ?

Jean-Loup Guyot : Le bassin de l’Amazone a la particularité de présenter une crue unique qui arrive fin mai, début juin. Elle est due à la propagation des apports provenant des différents hémisphères, tout d’abord les crues venant du sud, puis celles venant du nord et se déplaçant de l’amont vers l’aval. Nous avons une crue exceptionnelle lorsque tous les apports arrivent en même temps. La distribution des pluies à l’échelle des bassins est pilotée par des anomalies de température à la surface des océans Atlantique (rôle dominant pour les étiages) et Pacifique.

Cette accélération pourrait-elle être la conséquence d’activités anthropiques ?

Jean-Loup Guyot : Il est difficile de répondre à cette question, c’est un débat qui anime la communauté scientifique depuis une bonne dizaine d’années. Les effets anthropiques jouent sur deux niveaux : global et local. Le changement global (combustion énergie fossile, gaz à effet de serre, changement des états de surface) entraîne une variation du climat. Nous réchauffons la Terre, ce qui crée de l’énergie et des instabilités pouvant engendrer ce genre de phénomène extrême. Le réchauffement entraîne donc, à l’échelle de la planète, des sécheresses et des inondations plus fortes. Est-ce que des phénomènes locaux peuvent s’ajouter à des changements globaux en Amazonie ? La déforestation va-t-elle par exemple aggraver ou impacter ce genre de situation ? Nous le supposons.

Comment pourrait agir la déforestation sur ce phénomène ?

Jean-Loup Guyot : Les anomalies locales peuvent être liées au cycle de la vapeur d’eau, notamment au parcours que suit cette dernière. Elle provient, comme dans tous les grands bassins, des océans. Elle va successivement précipiter puis être évapotranspirée à de nombreuses reprises avant d’arriver dans les Andes. Si une région est déforestée, il y aura moins d’évapotranspiration et donc moins de vapeur d’eau pouvant circuler vers le fond du bassin amazonien. Des sécheresses pourront alors survenir après les zones déboisées tandis que celles-ci seront soumises à un ruissellement plus intense. L’érosion des sols, le débit des cours d’eau et les risques de crue en ces lieux pourraient alors augmenter. […] Si nous comparons les coefficients de ruissellement, le rapport entre la pluie et le débit (il augmente notamment lorsque le taux d’évapotranspiration diminue), au cours de ces dernières décennies, nous voyons qu’il se passe quelque chose depuis les années 1970, début de la période de forte déforestation. La réponse ici est locale.

En revanche, la quantité de vapeur d’eau rentrant ou non dans le bassin dépend plutôt du facteur global. Et comme celui-ci est quand même piloté en partie par un effet anthropique lié au changement climatique, il y a de la part de l’Homme à tous les niveaux.

Il est donc difficile de démêler les effets naturels des effets anthropiques, n'est-ce pas ?

Jean-Loup Guyot : Oui, c’est un peu compliqué. Des publications disent l’un, d’autres disent le contraire, mais je crois que la vérité est forcement entre les deux. Il y a certainement un mélange d’impact.


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