Pour un chercheur, une tour d'ivoire peut être confortable, mais elle n'en est pas moins une prison. Puisse Futura-Sciences contribuer à en ouvrir les portes, pour le bénéfice de tous.
Eric Buffetaut Septembre 2003
Un coteau languedocien sous le soleil de midi, dans le bruissement des cigales, une bibliothèque parisienne un soir d'hiver, alors que les lumières s'allument dans la rue, un laboratoire thaïlandais dans l'ombre d'un temple bouddhiste, les boiseries et les vitrines chargées de fossiles d'un grand musée anglais…
Le métier de paléontologue n'est pas nécessairement ce que l'on en pense, et les images qui en ont été répandues peuvent en donner une idée inexacte. Le paléontologue a souvent été vu comme un tenant d'une science poussiéreuse, penché sur de vieux ossements dans les recoins d'un musée, avant de prendre, par le truchement du cinéma, les traits d'un aventurier bravant les dangers les plus divers pour extraire ces mêmes vieux ossements d'une autre poussière, celle d'un désert lointain.
La réalité, évidemment, n'est dans aucun de ces stéréotypes, même si elle tient un peu des deux. Aller récolter des fossiles sur le terrain est certes une des activités essentielles des paléontologues, même si certains d'entre eux s'y adonnent très peu. Ce travail peut parfois être aventureux, il est en tout cas souvent dépaysant – mais on peut découvrir des fossiles nouveaux et importants sans pour autant courir le monde, sur une plage normande, dans une carrière du Jura, ou dans une vigne provençale.
L'aventure que constitue la découverte paléontologique est avant tout intellectuelle, elle tient du voyage dans le temps plutôt que dans l'espace. Mais tout n'est pas intellectuel, loin de là, dans le travail sur le terrain, qui exige souvent plus de transpiration que d'inspiration, lorsqu'il s'agit d'arracher à la roche, avec la plus grande minutie, des objets qui pour être fossiles n'en sont pas moins fragiles.
Les débuts plutôt physiques de l'enquête paléontologique ne sont que les préliminaires à un travail de longue haleine d'identification et de comparaison. Le fossile ne livre pratiquement jamais tous ses secrets sur le terrain, lors de sa découverte. Après des heures, des jours ou des mois de préparation au laboratoire, il n'est pas encore pour autant nommé et classé. Entre le moment où un fossile est trouvé et celui où il est décrit et interprété dans une publication scientifique, il peut s'écouler des années. La comparaison est une des activités principales du paléontologue, comparaison avec les descriptions dispersées dans des centaines d'articles ou de monographies publiées depuis plus de deux siècles, ou avec les spécimens eux-mêmes, stockés dans des musées répartis dans le monde entier. A la recherche des objets de comparaison, le paléontologue peut être de nouveau appelé à parcourir le monde. Avant que ses descriptions et conclusions ne voient le jour dans quelque revue scientifique, le chercheur aura donc pu être successivement terrassier, rat de bibliothèque, et touriste d'un genre particulier.
La diversité dans les activités est donc un des attraits du métier, tout comme l'est la possibilité qu'il donne de voyager, et de rencontrer les gens les plus variés. Mais le plus stimulant pour l'esprit est de savoir que tout, ou presque, peut arriver, tant sont grands les rôles du hasard et de l'imprévisible dans la découverte paléontologique. On peut être sûr, parce que l'on a des indices en main, que l'on trouvera des fossiles en un lieu donné, mais on ne peut jamais savoir avec certitude ce que l'on va découvrir.
Bien au-delà du plaisir d'amasser des spécimens (le paléontologue professionnel cesse généralement très vite d'être un collectionneur), c'est cette incertitude, ou plutôt cette certitude de la surprise, qui est un des grands charmes de la paléontologie.
Eric Buffetaut