C'est intéressant d'instaurer ce dialogue entre les scientifiques et le public. Il doit échapper à tout formalisme et briser les distances pour laisser apparaître les motivations profondes. C'est déjà le cas dans Futura-Sciences, il faut rester sur cette ligne…
Bernard Francou Novembre 2003
Au coeur de la science
Vous parler des Andes ou de l'Himalaya, de mon métier, des glaciers et de la haute altitude ?
J'ai l'habitude de dire que j'ai plusieurs bureaux, un où je passe (hélas, mais je ne me plains pas) la plus grande partie de mon temps, à rédiger articles et rapports, à répondre aux messages, à corriger les articles des autres ou les thèses ou mémoires de plus jeunes, le plus souvent en anglais, ou en espagnol ou en français. Huit-dix heures par jour devant l'ordinateur, comme tant d'autres…
J'ai beau avoir sous les yeux, accrochées aux murs de mon bureau de 15m², des photos des Andes avec de superbes glaciers, rien en vaut les autres bureaux que j'occupe plusieurs mois par an : au choix, l'Antizana (5760 m) trônant entre la vallée centrale de l'Equateur où se trouve Quito et l'Amazonie : du sommet, baigné par le givre déposé par les easterlies, je peux voir au pied les premières arbres de la forêt vierge; l'Artezonraju en Cordillère Blanche au Pérou, entouré de cimes très aiguisées et ciselées comme le Huandoy ou le Chacraraju, des plus de 6000 m, ou bien le Huayna Potosi (6088 m) en Bolivie, posté entre le Titicaca, dont le bleu profond contraste avec les steppes jaunies de l'Altiplano, et l'Amazonie, ici aussi toute proche.
Malgré le manque d'oxygène (il en reste 50% environ), l'aspect parfois routinier de ces tournées de mesures (carottages, campagnes de topographie au distanciomètre et au GPS, lecture du niveau des balises plantées dans la glace), comment ne pas se laisser chaque fois envahir par le charme des lieux et réaliser la chance d'avoir à passer là si souvent qu'ils en deviennent familiers. Cela surtout quand, passée la phase des hésitations et des incertitudes du début, on revient ici avec des idées plus claires sur ce que l'on fait et pourquoi on le fait. Tant il est vrai que les résultats de ces recherches se font toujours attendre, et que pour que toute cette masse de données finisse par prendre du sens, combien de temps passé, combien de fausses pistes suivies et d'hypothèses non abouties ! Mais que devraient dire ces autres chercheurs dont la patience est davantage soumise à rude épreuve, comme ce paléontologue qui cherche inutilement dix ou quinze années durant les restes d'un hominidé improbable dans le désert ou les savanes désespérément vides et qui finit par trouver un jour le petit bout de mâchoire qui lui permettra d'élaborer une nouvelle théorie en bousculant peut-être les anciennes.
Exemple de doutes : comment à l'aide de mesures ponctuelles sur un espace qui représente moins de 1% de la surface d'un glacier, on parvient à calculer un bilan de masse (différence entre ce que le glacier gagne en volume et ce qu'il perd en une année) valable pour tout le glacier ? Certes, n'importe quel logiciel peut remplir les vides et les blancs, mais à quel prix d'incertitudes ! Et puis, qui nous dit a priori que tel ou tel glacier que l'on a sélectionné pour une étude sur 10 à 20 ans sera réellement représentatif des glaciers de la région ?
Avec un peu de chance (et du métier) on tape juste et on s'aperçoit vite que ce travail a un sens : on voit que deux glaciers voisins, mais très différents d'aspect, évoluent en fait sur un mode très semblable au cours du temps, et que même des glaciers éloignés de plus de mille kilomètres se comportent selon le même mode de variabilité, même si les processus à la surface sont différents, et même si leur réponse admet un décalage dans le temps de quelques mois. En définitive, il est évident « qu'ils disent la même chose », et que ce à quoi ils répondent, c'est un signal climatique cohérent dans l'espace et dans le temps, et que les différences sont en fait des nuances. Par exemple, de part et d'autres des Andes, entre la Bolivie (16°S) et l'Equateur (0°), même recul des glaciers, même accélération de ce recul depuis la fin des années 1970. Si on regarde à la loupe, on voit qu'il y a des années où le recul est général, d'autres au contraire où il est moindre voire nul. Celui qui conduit le bal et qui donne le ton (le « forçage » dominant, dit-on en d'autres termes), c'est le Pacifique équatorial. Son nom de code est l'ENSO, un phénomène qui oscille selon un rythme assez capricieux entre une phase chaude (El Niño), très sévère dans ses conséquences pour les glaciers des Andes tropicales, et une phase froide, plus humide (La Niña), qui tente de réparer les dégâts causés par le premier, sans y parvenir toutefois, d'où un processus de déglaciation inexorable.
Alors, quand toutes ces recherches prennent du sens, se recoupent et qu'on commence à comprendre, on a encore plus de chance d'être heureux, perchés tout là-haut sur ces hauteurs…