La science publique est faite pour le public, il est normal qu’elle lui revienne. La science doit sortir des labos.
On a beaucoup attendu que la science apporte des réponses définitives. Pourtant la science n’est pas là pour rassurer. Elle a ses doutes et ses incertitudes, si elle n’en a plus elle n’est plus la science. Afin que le public sache différencier le fait d’avoir des doutes de celui de ne rien savoir il importe que les scientifiques acceptent de prendre le temps d’en parler et que les moyens de le faire existent. Futura-Sciences joue ce rôle. On ne peut que le remercier, et l’encourager (par des mots, certes, … mais aussi par l’action).
La géologie est souvent présentée comme une discipline austère, et pourtant, elle est riche, c’est un beaucoup de fleurs aux formes, aux couleurs, aux parfums si différents ! Elle est une fête dans un voyage temporel !.
Une journée type n’est pas la même à 30 ans et à 55 ans. Toutes les deux sont intéressantes, mais tellement différentes.
- A 30 ANS : l’âge où l’on doit s’affirmer. La recherche occupe 95% du temps de travail*.
- A 30 ans le géologue-micropaléontologue que je suis allait plusieurs mois par an sur le terrain. C’est-à-dire que je « courrai la garenne » avec le sac à dos, le marteau , la loupe la carte etc ; que ce soit seul ou en groupe dans les montagnes (Alpes, Italie, Grèce, Hongrie, Sicile, Oural, Japon, Californie, Rocheuses canadiennes etc.)


Ou alors je me retrouvais à bord d‘un bateau de forage océanique avec une équipe internationale, un spécialiste de chaque discipline nécessaire à la réalisation de l’objectif scientifique. Chacun essaie de monter que sa discipline est opérationnelle et performante … j’ai toujours considéré cela comme les jeux olympiques de le science. C’est exaltant, c’est stressant, c’est fatiguant, c’est enrichissant, c’est … une période de vie intense

Dans les alpes
En dehors des périodes d’acquisition de matériel le géologue passe son temps au laboratoire pour (1) préparer le matériel (manipulations chimiques par exemple), (2) observer le matériel : le trier, l’analyser aux microscopes optique ou électronique, (3) comprendre sa signification : stade de réflexion, de comparaison et (4) enfin stade de la rédaction, de la présentations des données. Ces périodes sont celles d’un travail généralement seul, souvent de bénédictin. On doit être minutieux, acharné mais calme. Ce sont souvent des périodes de longues solitudes entrecoupées de bref instant d’exaltation : il m’est arrivé de travailler chez moi en WE sur la terrasse du jardin et de soudain me mettre à en faire 3 fois le tour en criant comme un fou , je venais de trouver une explication à une observation qui nous interpellait depuis toujours : l'alternance de couches dures-moins dures dans « mes » radiolarites, étaient dues à des positions relatives de la Terre autour du Soleil.

- A 55 ANS : l’âge où l’on doit aider, transmettre. La recherche que l’on fait soi–même représente de moins en moins de temps de travail*. C’est l’âge où les responsabilités collectives sont nombreuses. On fait donc presque la même chose qu’avant (sauf les tâches les plus ennuyeuses la plupart du temps, si on veut être honnête).


"Radiolaires : des organismes planctonoques, véritables bijoux microscopiques qui servent de chronomètre au géologue"
On passe du temps en réunions, certaines sont ennuyeuses (ceci compense le point mentionné au paragraphe précédent) d’autres sont intéressantes. On participe alors à l’organisation de la science. Et pour le peu que l’on aie accepte de sortir de son étroit domaine de recherche on peut influer sur des parties de l’enseignement ou infléchir une sensibilité des collègues, jeunes ou moins jeunes ; sur tel ou tel sujet. C’est ainsi par exemple que je me suis lancé dans l’organisation et la tenue de conférences, pour des élèves, des étudiants, du grand public : on va expliquer la science, ses acquis, ses doutes. On les invite à réfléchir sur ce qui est dit de la science au quotidien … J’ai lancé deux collections de livres destinées aux géologues (l’une pour les étudiants, l’autre pour les enseignants). De la même façon je me suis investi dans la connaissance du patrimoine géologique : les pierres, fossiles ou minéraux ne se reproduisent pas. Il n’est pas question de tout sauvegarder, mais de connaître pour effectuer des choix pertinents. Ici encore deux collections de livres ont été lancées, pour el grand public cette fois.
En résumé : quelle chance de faire un métier qui plaise. Mais cette chance se travaille :il y a des moments moins faciles qu’il faut savoir surmonter, il est des choix qui doivent être assumés. Mais cela ne concerne plus seulement un métier, plutôt chaque Homme tout simplement…
* Je parle de temps de travail et non d’heures de travail car le chercheur n’est pas aux 39 ou 35 heures. Il ne faut pas confondre heures dues pour un salaire et heures nécessaires pour obtenir un résultat, pour assouvir une soif...