Le métier du scientifique est de faire avancer les connaissances. Pendant longtemps il s’est contenté de cette tache, par ailleurs fort prenante. Mais la société lui demande maintenant, avec juste raison, de faire profiter les citoyens des connaissances acquises.
En réalité dans les domaines de l’environnement, il y a plus souvent des incertitudes que des certitudes. C’est là que réside la difficulté du transfert d’information. Comment faire partager des connaissances qui ne sont que partielles, ou provisoires, et qui peuvent prêter à des interprétations différentes. Comment faire la part de ce qui relève de l’acquis et de ce qui relève de l’hypothèse. Comment éviter les pièges des idéologies, des généralisations hâtives, de la globalisation réductrice. Et surtout, comment répondre à des questions de société quand les mécanismes en jeu sont complexes et multiformes, quand les réponses, lorsqu’il y en a, se situent largement en dehors du champ de compétence du scientifique concerné. C’est toute la difficulté inhérente aux systèmes complexes et aux approches multidisciplinaires.
C’est là que Futura-Sciences offre un support particulièrement adapté. C’est un point de rencontre de scientifiques de toutes disciplines. Le site a la souplesse du web pour une actualité en temps réel ; on y trouve des forums qui permettent de développer des relations entre scientifiques et citoyens. Et puis, on n’y retrouve pas systématiquement le « prêt à penser » qui caractérise d’autres sites, où la discussion s’arrête brutalement face au mur des certitudes.
Il est difficile de parler seulement du quotidien dans la vie d’un chercheur senior. En réalité la vie de chercheur est composée de différentes périodes au cours desquelles j’ai été amené à développer différents types d’activité.
Jeune chercheur, j’avais choisi l’aventure et le voyage en travaillant à l’ORSTOM qui, à cette époque, envoyait tous ses chercheurs dans les pays africains. J’ai eu la chance d’être affecté au Tchad en 1965 pour travailler sur le lac Tchad, cette grande mer intérieure aux limites du Sahara. Ce fut une époque de découverte. Découverte d’un pays attachant et de ses hommes, découverte d’un milieu encore peu connu, découverte du métier de chercheur sur le terrain avec ses plaisirs mais aussi des difficultés. Les moyens dont nous disposions à l’époque étaient rudimentaires : pas d’ordinateur bien sûr, même pas de machine à calculer. Pas de photocopieuse non plus, ni de mail, ni de fax. A peine le téléphone. Pas de radio, ni de télé, ni de magnétoscope. L’âge de la pierre en quelque sorte pour les jeunes. Malgré cela, comme d’autres, j’ai réussi à préparer une thèse soutenue en 1972, avec cette fois encore la découverte de l’informatique et de l’ana lyse des données : l’analyse des correspondances était tout juste naissante. Le Tchad ce fut aussi avant l’heure l’apprentissage de la multidisciplinarité puisque nous étions toute une équipe de jeunes chercheurs de différentes disciplines travaillant sur le lac. Et j’y ai appris très tôt que les écosystèmes n’étaient pas des entités stables dans le temps, puisque le lac Tchad est passé en une dizaine d’années d’une surface de 25 000 km2 à moins de 5000 km2, suite à des modifications de la pluviométrie… Le changement climatique déjà !
Cette période dite de terrain s’est poursuivie en Côte d’Ivoire ou j’ai été amené à travailler dès 1974 sur un programme de surveillance de la faune des rivières soumises à des épandages d’insecticides pour lutter contre des simulies, vectrices de la maladie de l’onchocercose ou cécité des rivières. Découverte d’un autre type de milieu, d’autres problématiques scientifiques. C’est à ce moment que je me suis intéressé aux poissons africains. J’ai aussi découvert le fonctionnement des instances internationales comme l’OMS.
Revenu en France en 1978, affecté au Muséum d’Histoire naturelle de Paris j’ai poursuivi mon implication dans le programme de surveillance aquatique des rivières d’Afrique de l’ouest tout en approfondissant mes connaissances sur la systématique des poissons africains. Nombreuses missions dans différents pays africains pour récolter du matériel. Toujours la joie et l’excitation intellectuelle des recherches sur le terrain avec la découverte de nouvelles espèces, de nouveaux milieux. Simultanément, un début d’implication dans la gestion de la recherche au niveau du Département océanographie et Hydrobiologie de l’ORSTOM à Paris.
Durant les années 1980 je me suis de plus en plus impliqué dans la gestion de la recherche, tant au niveau de l’ORSTOM, que comme chargé de mission pour les eaux continentales au Programme Interdisciplinaire de recherches sur l’environnement du CNRS (PIREN) qui se mettait en place. Nouvelles aventures intellectuelles mais plus bureaucratiques celles-ci, consistant à l’ORSTOM comme au CNRS à mettre en place, suivre, animer, financer des programmes de recherche.
Puis les années 1990, avec la conférence de RIO en 1992 et la montée en force du thème biodiversité dans lequel je me suis rapidement impliqué. Chargé de mettre en place un GIP Hydrosystèmes par le Ministre de la recherche, j’ai en même temps assumé les fonctions de délégué à l’Environnement à l’ORSTOM. Puis j’ai été fortement impliqué comme directeur scientifique adjoint dans la gestion de l’ORSTOM, avant de terminer ma carrière officielle sur les bords de la Seine comme Directeur du programmes environnement vie et Sociétés du CNRS jusqu’en 2002. Cette fin de carrière aurait pu être complètement administrative si je ne m’étais pas donné comme objectif de maintenir une activité scientifique différente, avec la publication d’ouvrages de synthèse scientifique, ou de vulgarisation.
En retraite officielle depuis 2006, je continue à avoir diverses implications dans des Comités scientifiques, et surtout comme Président du Comité Scientifique du GIP « Seine-Aval » qui se donne pour objectif la restauration de l’estuaire de la Seine. Et je poursuis la rédaction d’ouvrages scientifiques, ou d’articles de vulgarisation. Quand on a aimé son métier, difficile de tourner la page !